Réinventer le jugement scientifique. L’évaluation de la recherche en sciences humaines et sociales à l’AERES, Co-directeurs de thèse : Christine Musselin et Jérôme Aust, 2016.

Le monde académique a connu d’importantes réformes au cours de la décennie précédente. Des agences de financement et d’évaluation de la recherche ont notamment vu le jour, manifestant l’attention croissante des pouvoirs publics pour la performance et l’ « excellence » scientifique.
C’est sur les pratiques d’évaluation de la recherche en sciences humaines sociales au sein de l’une de ces agences – l’AERES (Agence d’Évaluation de la Recherche et de l’Enseignement Supérieur) créée en 2007 – que porte cette thèse. Au moyen d’entretiens, d’observations participantes et d’un travail sur archives, l’enquête approche l’élaboration et les usages des instruments d’évaluation « au ras du sol », au plus près des acteurs qui les conçoivent et les mettent en œuvre.
En étudiant dans quelle mesure les membres de l’AERES redéfinissent les lois de la reconnaissance académique et de l’autorégulation collégiale, nous situons notre analyse au croisement de la sociologie de l’action publique, de la sociologie des sciences, et de la sociologie des professions.
En effet, prendre pour objet une activité routinière au sein de la communauté académique - l’évaluation scientifique - dans les moments critiques où ses règles se reconfigurent, constitue une voie d’accès privilégiée pour appréhender les réformes contemporaines qui affectent la profession. Ces réformes apparaissent parfois comme des facteurs d’affaiblissement des groupes professionnels constitués, leur secteur d’activité se voyant (re)pris en main par l’État, par des « experts » ou encore par les usagers et clients de la profession. Dans notre cas, les scientifiques restent centraux dans le dispositif d’évaluation, de sa construction à sa mise en œuvre, et certaines prescriptions issues du New Public Management, souvent conçues comme des critiques envers le pouvoir professionnel, sont promues depuis le cœur de la profession.
Nous montrons alors que, si la création de cette agence est l’occasion d’une prise de pouvoir de franges de la profession que nous qualifions d’ « élites intermédiaires », la définition des « bonnes pratiques » d’évaluation et de recherche se façonne au gré d’alliances et de conflits intra-professionnels – évolutifs et réversibles –, plutôt qu’elle ne serait le produit de logiques réformatrices imposées par le haut à la profession scientifique.
L’AERES apparaît ainsi comme un microcosme où se jouent des conflits qui traversent la communauté académique elle-même. Le travail normatif des acteurs de l'agence est innervé par des savoirs professionnels en concurrence et des conceptions hétérogènes du travail scientifique. Il est également nourri par la critique : les instruments d'évaluation peuvent être amendés, voire abandonnés face aux controverses qu’ils suscitent au sein de la profession, et qui trouvent des échos à l’intérieur de l’agence. C’est alors la position de l’AERES vis-à-vis des autres acteurs du gouvernement scientifique qu’il convenait d’interroger, pour comprendre à quelles conditions les instruments qui y sont construits s’institutionnalisent dans les pratiques de jugement, et redéfinissent les activités scientifiques légitimes en sciences humaines et sociales.

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