L'intégration des TIC dans l'enseignement supérieur : le cas des campus numériques français, Jury : Christine Musselin (directrice de la thèse), Denis Segrestin (président), Frédérique Pigeyre, Michel Grossetti (rapporteurs), Françoise Thibault., 2010.

Depuis le milieu des années 1990, les technologies de l’information et de la communication se sont progressivement étendues à tous les domaines : dans les entreprises, dans les administrations, dans les familles… La force et la diffusion de ce phénomène a conduit certains auteurs à parler d’un nouveau paradigme (Flichy, 1995 ; Dudézert, 2002). En France, l’enseignement supérieur n’est bien sûr pas resté à l’abri de cette diffusion des TIC.
En effet, un aperçu historique de la politique ministérielle dans le domaine des TIC (Barats, 1989) montre que le Ministère de l’Education Nationale et de la recheche français a fait le choix de s’aligner sur ce modèle général et d’intégrer les TIC dans l’enseignement supérieur.

L’opération « campus numériques » est le premier exemple d’initiative ministérielle affichée » ou « visible » d’intégration des TIC dans les universités, résultat de plusieurs années d’impulsion ministérielle « silencieuse ». Celle-ci a fait l’objet de trois appels d’offres en 2000, 2001 et 2002, pour inciter les universités à constituer des campus numériques visant à proposer une offre de formation post-bac, diplômante ou créditante, ouverte et à distance, utilisant les TIC pour les publics identifiés. L’opération « campus numériques » correspond à une approche particulière d’intégration des TIC que nous qualifions d’intégration « globale ». En effet, les TIC ne sont pas appréhendées uniquement comme outil visant à améliorer les conditions d’enseignement ou la gestion des établissements mais comme outils visant à la mise en place de nouvelles formes de formations, comme outils innovants touchant le coeur même de l’activité des universités et des universitaires. Par ailleurs, à travers les appels d’offres « campus numériques », l’intégration des TIC dans les universités a été pensée dans le cadre de projets en collaboration entre plusieurs universités et portée par les universités elles-mêmes. Ainsi, le programme « campus numérique » constitue non seulement un programme de rénovation pédagogique incitant les universités à développer des formations médiatisées mais il est également porteur d’un projet de rénovation organisationnelle. Les « campus numériques » semblent être un vecteur de transformation de l’enseignement supérieur par les TIC.

Dans cette thèse, nous nous sommes intéressée à l’impact des TIC sur les universités et plus particulièrement sur les activités d’enseignement à travers la mise en oeuvre des campus numériques dans leurs dimensions pédagogiques, organisationnelles, politiques, bien au-delà d’une vision étroitement techniciste. Dans quelle mesure le cadre de mise en oeuvre des campus numériques a-t-il constitué un frein ou un accélérateur à l’intégration des TIC dans les universités ? Comment a-t-il remis en cause les modes d’organisation existants ? Comment s’est traduit le processus d’innovation pédagogique ? A quels modèles d’intégration ont-ils donné naissance ? Comment les campus numériques ont-ils été intégrés ou non dans les universités et selon quel modèle ? A travers une étude approfondie de six cas de campus numériques français, nous avons cherché à apporter une meilleure compréhension des transformations des universités et du travail universitaire au contact des TIC.

L’exploration de notre échantillon de campus numériques nous a permis de distinguer deux grands types de campus : d’une part, des campus que nous avons qualifiés de « stratégiques-rationalisés » et d’autre part, des campus que nous avons définis comme « opportunistes-artisanaux ». Les caractéristiques de ces deux types de campus sont différentes tant en ce qui concerne l’élaboration de la réponse à l’appel d’offres qu’en ce qui concerne leur mise en ordre de marche concrète une fois gagné l’appel à projet. Les réponses aux appels d’offres obéissent à des logiques différentes (prolongement et expansion de coopérations existantes, impulsion institutionnelle, projet personnel) et correspondent à différentes stratégies d’intégration des TIC dans les formations. Le premier type est celui qui correspond le plus aux critères de sélection définis par le ministère à savoir : l’exigence de partenaires appropriés, l’élaboration d’une offre de formation « dans des domaines et pour des publics clairement identifiés » et la mise en œuvre d’un dispositif de formation articulant à la fois des ressources et des services. Ce premier type de campus s’est traduit par un modèle d’organisation marqué par la rationalisation (instauration de structures formelles, instauration d’outils de formalisation, division et spécialisation du travail). Le deuxième type relève d’une logique différente. Il renvoie à des projets personnels malgré l’ « affichage » partenarial et présente une offre de formation indéfinie et/ou un dispositif de formation incomplet. La mise en oeuvre de ce type de campus ne nécessite pas de formalisation des relations, ni de répartition poussée des tâches.

Cependant, qu’il soit « stratégique-rationalisé » ou « opportuniste-artisanal », aucun des campus étudiés n’est parvenu à s’intégrer au sein des établissements qui l’accueillent. Ces campus restent situés en dehors des structures de formation « classiques » et restent marginaux. Après avoir identifié les freins et les tensions que la mise en oeuvre des campus numériques a engendrés, nous avons porté un éclairage sur la façon dont ces campus remettent en cause l’identité professionnelle et culturelle des enseignants d’une part, et l’autonomie des universités d’autre part. Les campus numériques bousculent les pratiques universitaires. Ils génèrent des changements multiples en termes d’organisation du travail et viennent réinterroger le travail de tous les acteurs, surtout celui des enseignants. Ceux-ci voient leur travail redéfini et fragmenté. La mise en oeuvre des campus numériques atteint également l’autonomie des universités en exigeant une collaboration entre elles. Celle-ci est freinée par des relations interuniversitaires qui sont marquées par des tensions entre complémentarité/compatibilité et entre coopération/compétition.

Au regard des deux types de campus que nous avons distingués, nous avons montré qu'aucun des deux n’a favorisé la mise en oeuvre d’un processus d’innovation pédagogique par les TIC. Au-delà des caractéristiques intrinsèques et innovantes de ces outils, les logiques d’actions des différents acteurs intervenant dans ces campus se sont traduites par un processus de rationalisation. Nous avons essayé de qualifier ce processus et rendu compte de ses conséquences sur le processus d’innovation. Nous avons rejeté l’hypothèse de la rationalisation professionnelle et celle de la rationalisation industrielle définies par J. Gadrey (1994) pour rendre compte des types de rationalisation possibles dans les services professionnels. La rationalisation à l’œuvre dans les campus numériques est « créatrice du collectif » (Hatchuel, 1997), formé par toutes les universités et tous les acteurs intervenant dans les campus numériques, dans un contexte d’incertitude dû à la fois à l’innovation pédagogique que sont supposés apporter ces campus mais aussi à l’innovation organisationnelle que leur mise en oeuvre exige.Cette rationalisation « souple » au départ, s’est durcie sous l’effet des stratégies des acteurs en présence. La rationalisation « dure » est à l’image du fonctionnement réel des universités. C’est un révélateur des problèmes de coordination qui caractérisent les bureaucraties professionnelles. Cette rationalisation bloque le processus d’innovation pédagogique et génère des apprentissages individuels se limitant à des « tentatives » d’innovation ou des changements superficiels. Elle inhibe le processus d’apprentissage collectif et limite le potentiel innovant des TIC.

L’objet de cette thèse était d’apprécier dans quelle mesure l’introduction des TIC dans les formations du supérieur pouvait remettre en cause le fonctionnement des universités et le
travail des universitaires. Notre travail entend par conséquent contribuer au développement de la sociologie du travail universitaire et des universités au contact des TIC. L’étude de la mise en oeuvre et du fonctionnement des campus numériques dans les universités françaises suggère, par conséquent, que l’intégration des TIC dans l’enseignement supérieur et le déploiement de leur potentiel innovant dans les pratiques et la pédagogie des enseignants, nécessiterait, au-delà des compétences techniques, un travail en commun entre les enseignants et entre les établissements. Or celui-ci ne se décrète pas et les moyens attribués par le ministère par les appels d’offres n’ont pas suffi à le susciter. Plus généralement, notre travail de thèse pose donc in fine la question des leviers de changement du système productif des universités.


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