De l’urgentisation des routines à la routinisation des urgences : vieilles maladies, nouvelles crises, simples alertes, Composition du jury : Directeur de la thèse : Olivier Borraz. Président : Pierre Lascoumes. Rapporteurs : Danièle Carricaburu, Claude Gilbert. Autres membres : Laure Bonnaud, Loïc Gouello, 2011.

L’apparition aussi fréquente qu’éphémère de nouveaux problèmes sanitaires sur la scène publique donne une grande visibilité à ce domaine et interroge parfois la société civile sur une prétendue prolifération des risques sanitaires. Le "Médiator", la "pandémie grippale", les "Escherichia Coli", pour ne citer que les derniers avatars de la litanie de ces crises, sont tous apparus comme des sujets fortement médiatiques, occupant momentanément les discussions quotidiennes des Français avant de laisser place à d’autres sujets.

L’étude sur une longue période de deux vieilles maladies historiques, présentes jusque-là, à bas bruit, en France, qui ont soudain donné naissance à des "petites crises sanitaires", les infections invasives à méningocoques (méningites) et la rage, permet de proposer des pistes d’explication. Un éclairage peut être porté sur ce phénomène au travers d’un prisme organisationnel, sans avoir besoin de recourir aux notions floues de modernité, "d’ouverture de parapluie", ou d’agitation médiatique souvent invoquées pour expliquer ces phénomènes. Ce travail met ainsi en évidence un processus de transformation de ces vieilles maladies en nouvelles crises suivi, après cette première urgentisation, d’une évolution des nouveaux cas vers un statut de simple alerte.

L’émergence sur la scène publique de ces vieilles maladies est liée à une triple rupture des routines. Une première rupture apparaît à la suite de l’intervention de nouveaux acteurs nationaux dans des phénomènes autrefois gérés presque exclusivement par les administrations locales. Cette nouvelle implication des autorités nationales conduit à redéfinir les problèmes ou les risques qui leur sont associés et à prendre des mesures de gestion de grande ampleur (campagnes de vaccination massive, mesures d’euthanasie systématique...).

La seconde rupture tient à l’apparition de la société civile dans des dossiers jusque-là restreints à un cercle de gestionnaires administratifs. Dans les deux cas, l’émergence de cette mobilisation est fortement corrélée à l’action des autorités nationales dont l’intervention entraîne un changement des pratiques habituelles des autorités locales. Or ces pratiques de "face à face" de ces autorités résultent d’un savoir-faire développé par leurs agents pour prévenir et contenir, dans les conditions habituelles de contact avec leurs administrés, toute forme de contestation de leur action.

La troisième rupture tient à l’apparition concomitante d’un événement sanitaire perturbateur et la prise de fonction d’acteurs atypiques dans des milieux professionnels de nature homogène. Ce caractère atypique s’explique, soit par l’appartenance à des corps différents en concurrence pour asseoir leur légitimité au sein des structures, soit à des différences de parcours professionnels entre membres d’un même corps. Cette cohabitation rend difficile la construction, en période de crise, d’arrangements et de compromis nécessaires à l’action collective. Ce constat met l’accent sur le rôle du développement dans la fonction publique d’Etat d’une logique de gestion des parcours de carrière valorisant la mixité des corps, la mobilité et la diversification des expériences, dans les processus d’urgentisation.

Si le processus d’urgentisation peut ainsi être appréhendé sous l’angle d’une triple rupture de routines, le phénomène de routinisation apparaît, lui, comme une double forme de reconstruction de routines. La première forme tient, à la fois à un processus de rééquilibrage et de réajustement de la répartition des savoirs, et à la construction d’un accord au sein d’une communauté de travail sur la définition, la qualification d’une situation et les réponses à lui apporter. L’urgentisation du cas précédent et la rupture qu’elle a instaurée apparaît ici clairement comme le moteur de cette reconstruction de nouvelles routines collectives. La seconde forme de reconstruction de routines est liée aux processus de bureaucratisation de l’urgence à la suite de la mise en place de structures spécialisées. Cette bureaucratisation, liée à l’augmentation du nombre d’événements sanitaires traités sur un mode urgentisé, n’est pas homogène au sein des structures. Au ministère de la Santé, elle emprunte les formes de la professionnalisation des métiers et se polarise sur les processus de recrutement et les instruments de validation et de coopération entre pairs. Au ministère de l’Agriculture, la bureaucratisation passe par une procéduralisation assez poussée des pratiques de travail. Ces deux voies ont en commun d’organiser la gestion des événements sanitaires sur un mode plus collectif et participent ainsi à modifier les perceptions d’événement sanitaires qui, de crises, se transforment en simples alertes.

Ce travail met donc en évidence le renforcement et les modifications des formes d’intervention des autorités centrales qui sont à l’origine de cette triple rupture des routines observées et de leur double processus de reconstruction. La redéfinition des formes d’intervention des échelons centraux et locaux de l’Etat dans le domaine sanitaire est donc une composante fondamentale de ce processus qui conduit à la mutation de vieilles maladies en simples alertes. Ce renforcement de l’échelon central est d’autant plus puissant que la spécialisation des structures s’accompagne également d’une politique d’incitation à la spécialisation des agents ; les structures à la frontière entre l’expertise et la gestion d’alertes, comme l’Institut de veille sanitaire, apparaissent ainsi comme les actuels bénéficiaires discrets de ce renforcement du rôle de l’Etat central dans la gestion des alertes sanitaires.


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