Sciences Po CSO/CNRS CNRS
Les petits déjeuners / CSO Breakfast Series
"La France des religions au miroir des villes nouvelles"
10 Juin 2004

La France des religions au miroir des villes nouvelles

Au moment où la laïcité est au cœur du débat public tandis que l’on assiste simultanément à un durcissement des identités et des oppositions religieuses, une équipe pluridisciplinaire de huit chercheurs placée sous la direction de Catherine Grémion, a mené une enquête de terrain de trois ans dans trois villes nouvelles et a observé quatre groupes de religions : le christianisme « officiel ou non », le judaïsme, l’islam et le bouddhisme. Ce travail a donné lieu à un rapport, Le religieux dans les villes nouvelles, l’une des rares études empiriques fondées sur plus de cent entretiens, où est montrée l’importance de l’irruption du politique dans le champ du religieux. Les intervenants de ce débat étaient Catherine Grémion, directeur de recherche CNRS/CSO ; Jean–Louis Schlegel, écrivain, membre du comité de rédaction de la revue Esprit, et éditeur et Jean–Luc Pouthier, directeur du Monde de la Bible.

COMPTE RENDU DU PETIT-DEJEUNER

Intervenants : Catherine Grémion, responsable du rapport Le religieux dans les villes nouvelles (Programme interministériel d’Histoire et d’Evaluation des villes nouvelles, dirigé par Jean-Eudes Roullier), Jean-Louis Schlegel, Jean-Luc Pouthier.
Joseph Maïla (doyen de la FASSE, Faculté des sciences sociales et économiques de l’Institut catholique de Paris, président du CRP, Centre de recherche sur la paix, spécialiste du Moyen-Orient), qui devait également intervenir, vient d’être nommé recteur de l’Institut catholique de Paris et s’est excusé. Catherine Grémion a également rendu hommage à Renaud Sainsaulieu, qui avait participé à l’origine de la recherche présentée ici.

Au moment où la laïcité est au coeur du débat public, une équipe pluridisciplinaire de huit chercheurs (Abel Kouvouama, Céline David, Thomas Deltombe, Cécilia Deshayes, Brigitte Fouilland, Marie-Annick Mazoyer, Caroline de Saint-Pierre, Karine-Elodie Vinatier), sous la direction de Catherine Grémion, a mené une enquête de terrain de trois ans dans trois villes nouvelles et a observé quatre groupes de religions : le christianisme « officiel ou non », le judaïsme, l'islam et le bouddhisme. Ce travail a donné lieu au rapport discuté ici, l'une des rares études empiriques fondées sur des entretiens et des observations participantes, où est montrée l'importance de l'irruption du politique dans le champ du religieux.

Catherine Grémion présente les résultats de la recherche qu’elle ordonne autour de trois aspects : 1) La construction des lieux de culte. Les premiers résidents catholiques (début des années 70) étaient extrêmement réticents sur la construction de lieux de culte, alors que les promoteurs des villes nouvelles (Paul Delouvrier, lui-même chrétien, Serge Goldberg, Bernard Hirsch) avaient un souci de visibilité du religieux et avaient même prévu des terrains pour des édifices cultuels. Les chrétiens, préférant une église antitriomphaliste, sous le signe de la pauvreté, se réunissaient dans des endroits peu visibles et de proximité (LCR – locaux communs résidentiels des immeubles) ; c’était l’époque du « christianisme des catacombes », de « l’enfouissement ». Puis apparaît une perspective de visibilité plus affirmée (fin des années 70, années 80) : construction d’églises dans les villes nouvelles, par exemple à Cergy-Pontoise et à Saint-Quentin-en-Yvelines, voire monumentale (cathédrale d’Evry). Parallèlement, Catherine Grémion évoque les évolutions de l’islam, passant d’un islam des « caves », des foyers, à celui des mosquées (construction de la mosquée d’Evry-Courcouronnes, la plus grande de France par sa superficie, projet de mosquée à Trappes), avec une dimension de dépendance, dans le cas de la mosquée d’Evry-Courcouronnes, par rapport à des pays tiers qui ont contribué très largement au financement des lieux de culte (Arabie saoudite, via la Ligue islamique mondiale, Maroc). De même, pour le bouddhisme, on assiste à la construction d’une pagode vietnamienne (en voie d’achèvement) à Evry, qui sera la plus grande d’Europe. 2) La politisation du religieux. Cette politisation prend plusieurs formes : tensions entre Juifs et musulmans, qui reproduisent les conflits internationaux ; émergence du protestantisme clandestin (Eglises du réveil), parfois qualifié de sectes (selon le rapport de Jacques Guyard, ancien maire d’Evry - classification contestée par Jean-Luc Pouthier) ; rapports conflictuels entre catholiques et pouvoirs publics sur l’accueil des sans-papiers, la République confiant l’aspect caritatif aux Eglises, mais non la défense des sans-droits ; politisation de l’islam (avec la montée de certains mouvements tels que le wahhabisme et le salafisme) ; adhésion, chez les jeunes, à un islam plus fondamentaliste et rigoriste, en opposition avec l’islam de leurs pères, plus traditionnel ; institutionnalisation de l’islam avec l’élection d’une instance représentative nationale, le CFCM (Conseil français du culte musulman) et de conseils régionaux (CRCM) ; poids de plus en plus important des différentes communautés par rapport aux instances politiques. 3) Un durcissement identitaire et un repli communautaire, qui vont à l’encontre des idées de départ plus orientées vers l’œcuménisme et l’interreligieux, les réunions interreligieuses concernant plutôt les « chefs » (lors d’événements importants, comme le 11 septembre, la guerre en Irak…) que la base multiethnique et multiculturelle.

Jean-Louis Schlegel évoque le rôle central des lieux, des édifices cultuels, souvent aussi culturels, qui, au cours de l’histoire de plus d’une trentaine d’années de ces villes nouvelles, sont devenus de plus en plus visibles. A travers ces lieux, où se retrouvent les différentes communautés, s’affirment les identités. Il souligne différents points : 1) Le rôle très important du financement nécessaire pour la construction de ces lieux de culte (surtout pour les religions établies plus récemment en France - islam, bouddhisme, églises du réveil…-, les différentes religions n’étant pas à égalité par rapport à ce problème) : problème du financement de la mosquée d’Evry évoqué précédemment, de la future pagode d’Evry qui collecte des fonds uniquement auprès des fidèles et des sympathisants et qui a dû interrompre les travaux à plusieurs reprises par manque de financement ; difficultés encore plus importantes pour les églises évangéliques. 2) L’appel aux élus locaux : pour les demandes de financement, les différentes communautés se tournent alors vers les pouvoirs publics, qui les écoutent plutôt favorablement mais sont limités par la loi de 1905 (séparation des cultes et de l’Etat). Il lui semble que le rapport n’évoque qu’un seul cas d’instrumentalisation politique de ces questions, dans la ville de Trappes, où les musulmans ont appelé à voter pour le candidat socialiste (aux dépens du candidat communiste), car il était favorable au projet de mosquée. 3) Le rôle des « chefs » des différentes communautés extrêmement marqué, notamment en ce qui concerne les rencontres interreligieuses, où les églises catholique et protestante semblent jouer des rôles flous et non institués de médiation. 4) Le retour aux identités d’origine (religion - apprentissage de la langue d’origine pour des jeunes de la troisième, parfois de la quatrième génération, implantées en France) plutôt qu’une recherche de références à une culture française, voire européenne. J.-L. Schlegel se demande si les villes nouvelles, en manque d’identité urbaine, ne favorisent pas un retour à toutes sortes d’identités, notamment religieuses, renvoyant toutes ces communautés très diverses à leur identité d’origine. 5) Les différences, notamment de légitimité, entre les religions anciennement et nouvellement établies sur le territoire national, qui sont souvent moins considérées. Les élus veulent dialoguer avec des responsables qui ont une légitimité (interne, en tant que responsables reconnus de leur communauté, externe, sur le plan local).
Enfin, il est plutôt étonné de l’affirmation relativement faible de la laïcité (peu de groupements laïcs forts) - à l’exception d’une intervention à Trappes - par rapport au fondamentalisme, par exemple. Il lui semble également que la recherche est plutôt une étude sociologique (relevant de la sociologie des organisations) du fait religieux dans les villes nouvelles et non ethnologique, les personnes rencontrées étant essentiellement les responsables et les militants et non la base.

Jean-Luc Pouthier souligne trois aspects : 1) Le décalage qui s’est longtemps manifesté entre l’Eglise catholique et les décideurs politiques. Ainsi, à l’époque où apparaissent les premières banlieues (juste avant-guerre, puis surtout à partir des années 50), l’Eglise souhaitait une visibilité de la présence chrétienne dans les banlieues (« France, pays de mission »), alors que les pouvoirs publics n’y songeaient guère. Les Chantiers du cardinal étaient accueillis fraîchement par les maires. Au contraire, lorsque s’est concrétisé le projet des villes nouvelles à la fin des années 60, les promoteurs, qui souhaitaient alors une visibilité du religieux dans la ville, se sont heurtés aux réticences de l’Eglise catholique (et des fidèles), comme l’évoque le rapport. J.-L. Pouthier, lui-même, a rédigé un livre d’entretiens avec Mgr. Gilson, qui avait été évêque auxiliaire du cardinal Marty et qui se souvient du refus du cardinal concernant la proposition d’un terrain pour construire une église à Evry ; ce n’est qu’une dizaine d’années plus tard, lorsque le maire d’Evry a fait savoir aux autorités religieuses concernées qu’il allait être contraint d’attribuer le terrain laissé vacant à l’édification d’une mosquée, conformément aux souhaits des musulmans résidant dans la ville, que celles-ci ont accepté le principe de la construction d’une église. Aujourd’hui, l’Eglise et les décideurs politiques semblent d’accord pour édifier des lieux de culte dans les villes nouvelles. 2) La difficulté du dialogue interreligieux, que J.-L. Pouthier illustre par un témoignage personnel : Le Monde de la Bible est souvent sollicité pour animer des débats, et fréquemment en ville nouvelle ; il évoque trois de ces débats (l’un à Saint-Quentin, deux à Evry, l’un autour d’une exposition sur la Bible, l’autre avait lieu à la prison), où étaient conviés les responsables et les fidèles des différentes religions monothéistes, dans une vision oecuménique ; or, les responsables musulmans ne sont pas venus, et les musulmans présents ne se sont pas exprimés. Il lui semble ainsi que le dialogue interreligieux, du moins lorsqu’il est organisé institutionnellement dans ces villes nouvelles, est quelque peu difficile à mettre en place. 3) Le renouveau d’une religion populaire, comme le montre un dossier publié dans la revue Croire aujourd’hui sur les religions en banlieue, tant sur les églises évangéliques que sur les pratiques catholiques ; c’est le cas dans les villes nouvelles, en particulier à Evry, où les communautés africaine et antillaise sont assez importantes et où les pratiques des communautés « ne sont pas tout à fait les mêmes que celles des catholiques de l’Hexagone, passés par Vatican II ». Au sein du christianisme peuvent coexister des visions de la pratique religieuse différentes (perçues parfois, lui semble-t-il, de manière assez paternaliste par les responsables religieux français : « On considère qu’aller mettre des cierges pour guérir un malade, lorsque c’est le fait d’Antillais ou d’Africains, c’est un peu de la magie, alors que personne n’est choqué par le pèlerinage annuel à Lourdes, où vont les malades dans l’espérance d’être guéris et de voir se produire un miracle ») ; ainsi, dans les villes nouvelles, émergent des questions qui ne sont pas seulement d’ordre culturel mais aussi théologique.

Ces présentations ont été suivies d’un débat. Parmi l’assistance, étaient présents des universitaires, des chercheurs, plusieurs co-auteurs du rapport, des représentants des différentes religions (Mme Fekkar-Lambiotte, anciennement membre du CFCM (Conseil français du culte musulman), qui a quitté cette instance, car elle estime qu’elle n’est pas représentative de la communauté musulmane ; un prêtre de banlieue), des journalistes (La Croix, Phosphore), des résidents des villes nouvelles. Nous évoquerons quelques questions qui ont été soulevées : problème de légitimité pour les religions plus récemment implantées en France (accru par le fait que souvent, ces religions n’ont pas de hiérarchie institutionnellement établie ; par exemple, la religion musulmane n’a pas de clergé) ; tensions entre différentes communautés musulmanes (Algériens et Marocains, Maghrébins et Noirs-Africains) ; tentatives de certains contacts interreligieux à la base (ainsi, entre catholiques et musulmans, qui peuvent avoir plus de mal à s’exprimer dans des réunions plus institutionnelles ; exemple cité de relations fortes entre personnes de différentes religions, qui assurent l’aumônerie du centre pénitentiaire de Fleury-Mérogis) ; rôle culturel et social des religions ; surimposition de la religion « centrale » judéo-chrétienne par rapport à une population hétérodoxe ; impact des événements internationaux…

Compte rendu réalisé par Marie-Annick Mazoyer