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Journées d'étude / Workshops
Les violences urbaines de novembre 2005, le temps des analyses : compte rendu de la journée d'études CSO-CEVIPOF
21 Février 2006

LES VIOLENCES URBAINES AU COEUR DU DÉBAT


[Téléchargez le compte-rendu détaillé de la journée d'études - doc PDF]

Plus de 200 personnes ont participé le 21 février dernier à la journée d’études sur les violences urbaines co-organisée par le CSO et le CEVIPOF. Parmi eux, des chercheurs, des universitaires, des étudiants, des travailleurs sociaux, des urbanistes, des élus locaux et membres de collectivités territoriales, des juristes, des chargés de missions au sein de conseils généraux, de ministères, membres d’associations de terrain...

La matinée s'est organisée autour du thème "Les racines du malaise", l’après-midi, autour de celui du "Rôle des acteurs : police, médiateurs et acteurs locaux, politiques".
La question du modèle français d’intégration y a été largement débattue et en fin de journée, une table ronde a tenté de dégager quelques perspectives d’avenir.


Modèle républicain, modèle communautariste et discrimination...

Si l’ampleur de la révolte a semblé surprendre le monde politique, intellectuels et acteurs de terrain avaient pu sentir, et parfois prédire, cette crise jusqu’alors sous-jacente. Lucienne Bui Trong (1), fondatrice dans les années 90 d’un observatoire des violences urbaines (la "Section Villes et banlieues"), avait constaté la manifestation de violences dans des dizaines de quartiers dès le début des années 90 (dix ans plus tard, ce sont plusieurs centaines de quartiers qui seront touchées). Elle relève alors l’existence de ce qu’elle nomme "une petite violence au quotidien", ayant de "petites causes, mais d’immenses effets", et constate le lien direct entre cette "petite violence" et les émeutes de novembre 2005.

Pour Manuel Valls (2), maire d’Évry, la France paie "trente ans d’aveuglement" et assiste également à l’échec du "modèle républicain". Si, dans son intervention, Alec. G. Hargreaves (3) ne prône pas pour autant la disparition de ce modèle, il met l’accent sur la nécessité de le remettre en question car sa crédibilité s’épuise face à la multiplicité des injustices et des discriminations. Celles-ci sont nombreuses en France : "petites humiliations [vécues] au quotidien" [Stéphane Beaud (4)], inégalités socio-économiques, précarité, "ségrégation résidentielle", "racisme anti-pauvres" [Jean-François Amadieu (5)], non-acceptation des enfants d’immigrés…. Mais elles sont beaucoup moins sévèrement combattues en France qu’en Angleterre, dit Alec Hargreaves, et elles sont, sans aucun doute, un des déclencheurs directs des émeutes de novembre dernier.
"Les jeunes qui ont mis le feu aux poudres l’année dernière sont nés dans des milieux défavorisés où l’ascenseur social semble n’être pas simplement en panne, mais pratiquement inexistant en raison d’un marché de l’emploi dont ils ont le sentiment d’être exclus dès leur naissance et pour un avenir indéterminé, sinon de façon permanente, pour cause non seulement d’un taux de chômage relativement élevé et d’un manque de diplômes, mais aussi de pratiques discriminatoires face auxquelles ils ne trouvent aucune raison de penser que les autorités y mettront fin". (Alec Hargreaves)


Le caractère inédit des émeutes de novembre 2005

Dans son intervention, Hugues Lagrange (6) souligne l’extension inédite dans le temps et dans l’espace des émeutes de novembre 2005 qui ont éclaté prioritairement dans les quartiers dits "difficiles", au sein de grandes, mais aussi de villes moyennes : 9780 voitures ont brûlé, 1034 engins incendiaires ont été jetés contre les forces de l’ordre, 360 bâtiments publics ont été incendiés [Hubert Weigel (7)].
Cette contagion de la violence ne s’était jamais produite à une telle échelle. Le nationalisme de quartier reste un moteur puissant, qui suscite la contagion par le biais de l’émulation, de la rivalité. Alors que les précédentes émeutes, qui avaient eu lieu en France, n’avaient touché que des secteurs délimités, les violences de novembre dernier se sont propagées d’un secteur ou d’un quartier à un autre sans qu’on comprenne vraiment quels sont les mécanismes de cette propagation.

Faute d’enquête difficilement réalisable "à chaud", et faute de disposer de statistiques sur l’appartenance ethnique, le profil des émeutiers de novembre n’est pas clairement délimité : délinquants récidivistes ? Étudiants solidaires ? Jeunes déboussolés ? [Nacira Guénif-Souilamas (8)]
Hugues Lagrange a rappelé à ce propos que "la grande majorité des acteurs mineurs de ces émeutes [n’étaient] pas connus des services de police, et [que] les 20% suivis par l’autorité judiciaire [l’étaient] dans la moitié des cas au titre de l’enfance en danger, de problèmes familiaux : nous [n’étions] donc pas dans un épisode de délinquance." *


Une classe politique "sidérée" par les événements

Les politiques n’ont malheureusement pas semblé mesurer l’ampleur de cette crise.
Véronique Le Goaziou (9) et Laurent Muchielli (10) (qui ont réalisé une étude portant sur l’analyse de 5000 dépêches de l’AFP traitant des émeutes), parlent d’une "véritable sidération" de la classe politique face à ces émeutes et constatent une réelle dépolitisation du sujet à droite comme à gauche.
De son côté, Lucienne Bui Trong, a souligné la division affichée par les autorités face aux événements de novembre. Pour elle, cette division est une des causes "de la dimension extraordinaire" que l’événement a pris. Et si Christian Mouhanna (11) observe une "relative bonne gestion des émeutes" au niveau de la police, on ne peut que constater à quel point "la crise a été très mal gérée par les autorités au plus haut niveau." (Lucienne Bui Trong)


Quelles perspectives, quelles solutions ?

Les débats de la fin d’après-midi n’ont naturellement pas pu proposer de solution miracle aux problèmes soulevés.
Deux conclusions fortes sont néanmoins apparues :
- La première sur la nécessité de créer les conditions institutionnelles d’une réelle lutte contre les discriminations. Un grand nombre de participants souhaiterait d’une part la levée du tabou qui pèse sur la saisie statistique des origines ethniques des populations et que d’autre part, des mesures politiques combattant les discriminations à caractère ethnique, soient réellement mises en place.

- La deuxième, liée à la première, porte, sur l’érosion de la légitimité du modèle républicain. L’exigence d’égalité ne suffit plus, il faut la soutenir par une politique de lutte contre les discriminations. Mais la conduite de cette politique est partiellement contradictoire sinon avec la doctrine du "modèle républicain", du moins avec la manière dont celle-ci a jusqu’ici été mise en œuvre.
Il faut diversifier l’offre scolaire dans les quartiers pauvres, prolonger la symbolique de l’accès aux meilleures écoles des meilleurs élèves des ZEP, (…) développer la mixité à travers un élargissement des sphères d’habitat social dans les villes... (Hugues Lagrange)

L'équipe communication du CSO


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- Accédez au communiqué et au programme de la rencontre
- À lire dans Libération :
"Flambée de colloques sur les violences urbaines"
- (04/03/2006)
"Émeutes urbaines: sévère diagnostic d'une ex des RG" - (03/03/2006)
- À lire aussi : le rapport publié par l'International Crisis Group "La France face à ses musulmans : émeutes, jihadisme et dépolitisation" (rapport Europe n°172 - 9 mars 2006)



(1) Lucienne Bui Trong est commissaire divisionnaire honoraire.
(2) Manuel Valls est député de l’Essonne, maire d’Évry.
(3) Alec G. Hargreaves est directeur du Winthrop-King Institute for Contemporary French and Francophone Studies (Florida State University, Tallahassee).
(4) Stéphane Beaud est sociologue, maître de conférences à l'université de Nantes et à l’École normale supérieure.
(5) Jean-François Amadieu est directeur du CERGORS (Centre d’études et de recherches sur la gestion des organisations et des relations sociales, Paris I) et directeur de l’Observatoire des discriminations.
(6) Hugues Lagrange est directeur de recherche CNRS à l’OSC (Observatoire sociologique du changement, Sciences Po - CNRS).
(7) Hubert Weigel est inspecteur général de la police nationale, directeur central adjoint de la Sécurité publique.
(8) Nacira Guénif-Souilamas est enseignant-chercheurà Paris XIII, chercheur associé au CADIS (Centre d'analyse et d'intervention sociologiques).
(9) Véronique Le Goaziou est philosophe, sociologue et ethnologue, chercheur associé au CEVIPOF, directrice de l'Agence de sociologie pour l'action.
(10) Laurent Muchielli est chargé de recherche au CNRS, directeur du CESDIP (Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales).
(11) Christian Mouhanna est responsable de la division "Recherche et valorisation" à l’INHES (Institut national des hautes études de sécurité), chercheur associé au CSO.