Sciences Po CSO/CNRS CNRS
Les petits déjeuners / CSO Breakfast Series
Des toxiques au travail - Pourquoi les maladies professionnelles restent-elles invisibles ? (Compte rendu en ligne)
19 Février 2013

Ce petit déjeuner s'est tenu au CSO, le 19 février 2013 (8h30-10h30).

Débat autour de l'ouvrage : Des toxiques invisibles : sociologie d’une affaire sanitaire oubliée de Jean-Noël Jouzel, aux Editions de l’EHESS, janvier 2013.



Pourquoi connaissons-nous si mal les maladies induites par les substances toxiques auxquelles les travailleurs sont exposés ?

En étudiant les controverses liées aux éthers de glycol en France et aux Etats-Unis depuis une trentaine d'années, Jean-Noël Jouzel met en évidence les dynamiques de construction de la méconnaissance des effets du travail sur la santé. Il décrit les mobilisations de travailleurs, de syndicats et d'avocats qui ont cherché à rendre visibles les pathologies qu'induisent ces molécules, et met en évidence les contraintes politiques, économiques et légales auxquelles elles ont dû s'adapter pour faire exister publiquement la cause des éthers de glycol.

Des acteurs institutionnels et scientifiques étaient réunis, au côté de Jean-Noël Jouzel, pour débattre de ce sujet :

-Soraya Boudia, professeure en histoire et sociologie des sciences et des techniques à l'Université Paris-Est, membre du Laboratoire Techniques, Territoires et Sociétés (CNRS-ENPC-UPEMLV),

-François Desriaux, rédacteur en chef de la revue Santé & travail,

-Marcel Goldberg, professeur des universités à l’UVSQ (Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines) et épidémiologiste à l'Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale),

-Emmanuel Henry, maître de conférences en science politique à l’Institut d’études politiques de Strasbourg et chercheur au SAGE (Sociétés, Acteurs, Gouvernement en Europe) à l’Université de Strasbourg. Il sera le modérateur du débat.

-Jean-Noël Jouzel, sociologue au CSO, chargé de recherche au CNRS et auteur du livre.

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Compte rendu du petit déjeuner

En préambule, Jean-Noël Jouzel a rappelé les grandes lignes de son ouvrage en les inscrivant dans la perspective générale d’une sociologie de la production d’ignorance. Pourquoi savons-nous si peu de choses des liens entre les substances chimiques auxquelles nous sommes exposés au quotidien et notre santé ? Les enjeux de santé au travail illustrent particulièrement bien cette situation d’ignorance : les maladies professionnelles induites par l’exposition des travailleurs aux produits toxiques (amiante, benzène, plomb, pesticides…) sont à la fois mal connues d’un point de vue scientifique et très faiblement reconnues d’un point de vue institutionnel.

L’ouvrage de Jean-Noël Jouzel étudie cette situation de méconnaissance comme le produit d’une construction sociale, et non comme un simple état de nature lié à la complexité des interactions entre ces substances et l’organisme humain. Cette hypothèse de la construction sociale de l’ignorance a déjà été élaborée, sur le terrain de la santé au travail comme sur d’autres enjeux liés à la santé et à l’environnement, par une série de travaux récents en histoire et en sociologie politique. Certains d’entre eux ont mis à jour les stratégies déployées par les industriels de la chimie pour dissimuler la dangerosité des produits qu’ils utilisent, qu’ils rejettent dans l’environnement ou qu’ils mettent sur le marché. D’autres ont insisté sur la production involontaire d’ignorance par les politiques destinées à contrôler l’exposition aux produits toxiques, notamment en milieu professionnel. L’ouvrage de Jean-Noël Jouzel cherche à enrichir cette perspective de recherche en montrant comment les mobilisations collectives en faveur de la reconnaissance des maladies professionnelles chimiquement induites peuvent paradoxalement contribuer à obscurcir les liens entre produits toxiques et santé humaine.

Pour cela, il étudie le cas des controverses qui ont entouré, aux Etats-Unis et en France, une famille de solvants toxiques très répandus dans l’industrie et soupçonnés, depuis la fin des années 1970, d’induire des effets toxiques pour les fonctions de reproduction des travailleurs exposés (stérilité, malformations intra-utérines…) : les éthers de glycol. En montrant comment ces substances ont donné lieu à des mobilisations de travailleurs aux Etats-Unis au début des années 1990, puis comment ces controverses ont ensuite été importées en France, le livre de Jean-Noël Jouzel montre comment les mobilisations collectives qui entendent dénoncer les effets des toxiques professionnels sur la santé des travailleurs sont obligées de composer avec des contraintes d’ordre légal, politique et économique qui limitent leur capacité à rendre visibles les liens entre milieu de travail toxique et santé.

A l’issue de cette présentation, Marcel Goldberg indique qu’en tant qu’acteur de terrain, il adhère à la démarche d’une généalogie fine des controverses en santé au travail. Pour autant, il émet des réserves sur la méthode consistant à accorder la même importance aux arguments des différentes forces en présence. Dans l’affaire des éthers de glycol, certains arguments employés pour dénoncer la dangerosité de ces produits étaient manifestement erronés, notamment l’hypothèse d’un lien entre certains éthers de glycol et cancers du testicule. Or, l’ouvrage de Jean-Noël Jouzel accorde de longs développements à l’analyse de la construction de ces arguments.

L’auteur répond que cette méthode, consistant à symétriser les points de vue en s’efforçant de ne pas tenir compte des vainqueurs de l’histoire, est solidement éprouvée dans les travaux de science studies. C’est au contraire en s’intéressant de près à la production de ces arguments qui, in fine, seront rejetés par la communauté scientifique, qu’on comprend comment la science et la politique s’entremêlent dans les mobilisations dénonçant la dangerosité des toxiques professionnels, et comment la capacité de ces mobilisations à s’appuyer sur des experts crédibles aux yeux de leurs pairs s’avère limitée en pratique.

Soraya Boudia souligne l’intérêt d’un ouvrage qui rend visible le décalage énorme séparant les formes de controverses autour des produits toxiques en France et aux Etats-Unis. Elle note également que ce travail, l’un des premiers en France à porter sur la production de l’ignorance, est assez éloigné de la posture ouvertement critique qu’assument les travaux nord-américains portant sur cette question. Il est finalement assez étonnant de voir ces dynamiques de production d’ignorance décrites au sujet des mouvements sociaux, plutôt que des industriels ou des administrations publiques.

Sur ce dernier point, Jean-Noël Jouzel reconnaît qu’il existe là une vraie difficulté, et que la question politique sous-jacente de son propre rapport aux mouvements sociaux favorables à une meilleure reconnaissance des effets nocifs du travail sur la santé a constitué un enjeu permanent dans son travail de terrain, puis dans l’écriture du livre.

François Desriaux souligne l’importance des spécificités de la gestion paritaire des questions de santé au travail pour comprendre pourquoi celles-ci restent socialement invisibles. Emmanuel Henry et Jean-Noël Jouzel appuient ce commentaire, en soulignant que l’affaire des éthers de glycol en France permet de mesurer l’importance que conserve cette modalité de gestion des risques professionnels par la recherche du compromis social, ancrée dans l’héritage de la loi de 1898 sur la réparation des accidents du travail.