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COMPTE-RENDU : FAUT-IL SAUVER LES GRANDES ÉCOLES ?


Retour sur la rencontre organisée autour du livre de Pierre VELTZ.
Le compte-rendu est en ligne !



Invités au débat : Richard Descoings (Sciences Po), Pierre Haren (ILOG), Christine Musselin (CSO) et Jean-Claude Lewandowski (Les Echos)



Ce Petit déjeuner a réuni plus de cent personnes d’origines très diverses, directeurs ou professeurs de grandes écoles, universitaires, chercheurs et doctorants de différentes disciplines (sociologie, science du politique, économie, droit…), proviseur de lycée, directeurs ou cadres d’entreprises, cadres du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, consultants, journalistes.

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Présentation de l'ouvrage
Véritables machines à sélection, les grandes écoles constituent d’efficaces cabinets de recrutement pour le CAC 40, sans être pour autant les moteurs de l’économie d’innovation qu’elles pourraient et devraient être, compte tenu de leurs liens privilégiés avec les entreprises. Leur bonne santé apparente est trompeuse et leur degré de fermeture sociologique insupportable.

Loin de pouvoir rivaliser avec les grandes universités scientifiques et technologiques étrangères (foyers de l’économie de la connaissance et fers de lance de la compétitivité de leur pays) les écoles d’ingénieurs sont beaucoup trop petites, fermées et franco-françaises. De fait, la France prend un retard considérable.


Dans son ouvrage Faut-il sauver les grandes écoles ? De la culture de la sélection à la culture de l’innovation (Paris, Sciences Po-Les Presses, 2007), Pierre Veltz ne se contente pas d’un diagnostic. Il propose des solutions : regrouper les écoles en ensembles de taille internationale ; intensifier les liens avec les universités ; accroître la diversité sociale et culturelle ; internationaliser vigoureusement. Selon l’auteur, ces réformes ne demandent que du courage politique et de la créativité...




Avec la participation de :

Pierre Veltz
Ingénieur de formation, Pierre Veltz est devenu chercheur en sciences sociales après un début de carrière dans le domaine de l’urbanisme.
  • Biographie de l'auteur

  • Site personnel de l'auteur:


  • Richard Descoings est conseiller d'Etat et directeur de Sciences Po depuis 1996.

    Pierre Haren est président directeur général d'ILOG, polytechnicien, ingénieur des Ponts et Chaussées et diplômé du Massachusetts Institute of Technology (M.S. et Ph.D.).

    Christine Musselin est directrice du Centre de sociologie des organisations. Elle est spécialiste de l'enseignement supérieur.

    Jean-Claude Lewandowski est rédacteur en chef, Les Échos Sup.


    ====>Téléchargez le programme

    Renseignements complémentaires
    Elisabeth Kosellek
    Marie-Annick Mazoyer



    ====> Entretien avec Pierre Veltz


    Quelle est la signification de votre titre ? Y a-t-il réellement "péril en la demeure" ?

    Le problème des grandes écoles, c'est que la plupart des personnes concernées (les étudiants, les employeurs, les parents, les hommes politiques, les patrons des grandes entreprises) pensent qu'il n'y a pas de problème... Il y a des critiques virulents du système, mais ce sont souvent les mêmes qui s'empressent d'y envoyer leurs enfants. Les grandes écoles ne sont donc pas menacées ! Du moins, si on reste dans le référentiel franco-français. Car c'est là que le bât blesse. Les grandes écoles sont des « espèces » parfaitement adaptées au biotope français des années 60 à 90, mais elles sont de plus en plus en décalage avec notre nouvel environnement, qui est international et axé sur la compétition par l'innovation. Les grandes écoles, même les plus prestigieuses, sont pratiquement inconnues en dehors de la France. Elles sont obsédées par la sélection, alors qu'elles devraient contribuer beaucoup plus à l'économie d'innovation, surtout si l'on tient compte des liens de confiance qui existent entre elles et les entreprises. Ce sont d’excellents cabinets de recrutement pour les (grandes) entreprises. Mais, en raison de leur émiettement en micro-unités (elles sont en moyenne dix fois plus petites que leurs équivalents et concurrents étrangers), elles contribuent très peu aux grandes aventures technologiques. Voilà l'explication de mon titre. De quelles erreurs faut-il sauver les grandes écoles ? Du conservatisme et de la marginalisation internationale. Faut-il les sauver ? Oui, bien sûr, car elles ont de grands atouts, parce qu’en moyenne, la formation y est bonne voire très bonne, que des réformes relativement simples pourraient augmenter considérablement leur valeur ajoutée, aujourd'hui largement gaspillée du fait de la dispersion des moyens et de la taille critique des établissements. Le véritable enjeu est de changer l'image que les décideurs se font des grandes écoles : ce ne sont pas seulement des « machines » de sélection (souvent d'hyper-sélection), voire de formation de bons ingénieurs ou managers, mais des foyers d'innovation, de recherche et de créativité au coeur de l'économie de la connaissance. C'est la thèse centrale du livre qui est axé sur les écoles d'ingénieurs dites de premier rang car c'est là que le problème est le plus crucial. J'ajoute que les grandes écoles sont aussi menacées par le monochromatisme des origines sociales. Celui-ci ne cesse de s'aggraver dans les grandes écoles les plus connues, qui sont la pointe effilée de toute la pyramide scolaire française et qui ne recrutent pratiquement plus d'enfants des classes moyennes, sans parler des classes populaires, presque totalement exclues ! C'est un enjeu de justice sociale, mais c'est aussi un enjeu culturel. Si rien ne se passe, dans vingt ans il y aura 100% d'enfants de cadres supérieurs dans les grandes écoles parisiennes les plus connues !


    Que pensez-vous des réformes proposés par le gouvernement ? Vous satisfont-elles ? Quelles seraient vos priorités ?

    Le gouvernement a raison de s'occuper d’abord des universités et de leur gouvernance. Il devra aussi renforcer les moyens des universités, en matière d'enseignement et de recherche, bien sûr, mais pas seulement en ce domaine. Si on veut une autonomie véritable, qui me paraît indispensable, il faut que cette autonomie puisse s'appuyer sur une professionnalisation du management. Les choses vont dans le bon sens, même si la réforme reste très (trop) prudente. Un point crucial, absent de la réforme, est le recrutement des enseignants. Le risque de l'autonomie, c'est le localisme renforcé, les circuits courts de recrutement et de promotion (voir l'excellent papier de O. Godechot dans Le Monde du 26 juin). Pour les grandes écoles, il n'est sans doute pas utile de légiférer. Mais il faudrait faire un bilan sans complaisance des ressources mal valorisées à cause de l'émiettement, inciter ou obliger les grandes écoles à se regrouper vraiment et à se réorganiser pour donner plus de poids à l'objectif de recherche et d'innovation. Laisser les choses en l'état ou compter sur la seule bonne volonté des écoles elles-mêmes ou de leurs tutelles ministérielles serait en réalité accepter un formidable manque à gagner ! Imaginons ce que serait un véritable regroupement des principales écoles franciliennes : ce serait un formidable atout pour notre pays, et il est désespérant qu'on s'en approche si lentement et si timidement.
    Enfin, faut-il rapprocher les grandes écoles des universités ? En réalité, elles le sont déjà largement, par le biais de la recherche. Des expériences de regroupement grandes écoles-universités peuvent être utiles. Mais ce n’est pas non plus la panacée. Surtout, il faut se méfier de notre manie française de faire des emballages cosmétiques dans des grands « machins », qui ne changent rien au fond (même si ces « machins » nous font remonter au classement de Shanghai). Etre grand n'est certainement pas un but en soi. Il faut cesser de mettre tout le monde en réseau avec tout le monde et de construire des couches nouvelles de coordination. Cela dilue les responsabilités et c'est un alibi pour ne pas construire les véritables nouveaux acteurs dont nous avons besoin : "Faisons semblant de changer pour que rien ne change".


    Pourquoi est-il impossible de fédérer les grandes écoles ? Avez-vous essayé de mettre en œuvre cette idée ?

    En tant que directeur de l'Ecole des Ponts, j'ai été, avec l'appui unanime de mon conseil d'administration, à l'origine du projet de regroupement Mines/ Ponts/ ENSTA. Celui-ci, qui était très avancé, a échoué sur la question des "corps", qui était totalement périphérique dans ce projet (il faut savoir que les élèves du corps des Mines ou des Ponts représentent aujourd'hui une très faible proportion des élèves des grandes écoles, qui sont très majoritairement tournées vers l'économie privée). Une autre raison de fond, comme je l'ai exprimé, est qu'il est difficile de changer un système qui semble bien fonctionner et qu'il faut commencer par modifier la vision même que nous avons des grandes écoles. Il faudrait obliger nos décideurs à passer un moment, ne fût-ce que quelques jours, dans une grande université américaine, ou plus près de nous, à l'Ecole polytechnique de Lausanne ou de Zurich, pour qu'ils réalisent à quel point il est absurde que nous gâchions nos potentialités avec nos écoles d'Ancien Régime ultra-élitistes, aux promotions microscopiques.


    Propos recueillis par Martha Zuber