Sciences Po CSO/CNRS CNRS

Entretien avec Claire Lemercier, historienne, nouvelle chercheure au CSO

ENTRETIENS // INTERVIEWS
Édité le 10 Décembre 2010

Claire Lemercier est la première historienne à être rattachée au CSO. Chargée de recherche au CNRS depuis 2003 à l’Institut d’histoire moderne et contemporaine (IHMC-ENS), elle a rejoint le CSO en septembre 2010. Elle travaille essentiellement sur l’histoire et la sociologie des institutions et des élites économiques.

Docteure en histoire de l’EHESS (2001), Claire Lemercier est également agrégée d’histoire et diplômée de Sciences Po Paris. En 2008, elle a obtenu la médaille de bronze du CNRS.



Pouvez-vous nous présenter brièvement votre formation et votre parcours professionnel ?

Entrée à Sciences Po sans projet bien précis, j'y ai rencontré des historiens, Nicolas Offenstadt puis Paul-André Rosental, qui m'ont donné envie de faire de la recherche. En revanche, je n'y ai pratiquement pas eu de contacts avec la sociologie, la science politique ou l'anthropologie, qui auraient pu me faire faire d'autres choix... Cela dit, aussi bien ces premiers enseignants que ceux que j'ai fréquentés ensuite en DEA et en thèse à l'EHESS utilisaient en réalité des références issues d'autres sciences sociales : c'était le monde de la réception française de la micro-histoire, de la revue Genèses, ou encore des Annales d'après le "tournant critique".

J'ai terminé ma thèse très vite, parce que la plupart des archives se trouvaient à Paris, mais aussi à cause de l'incertitude sur le fait de trouver un financement de plus de trois ans. J'ai ensuite travaillé deux ans au ministère de la Défense, où j'ai géré le Comité pour l'histoire de l'armement : une thématique à laquelle je ne connaissais pas grand-chose, mais qui m'a permis de nouer ou renforcer des contacts à la fois en histoire des sciences et des techniques, de l'entreprise et de l'administration, et surtout un poste où j'ai appris l'importance de l'organisation de la recherche (édition de publications collectives, attribution de bourses, organisation matérielle de colloques...). Aussi, à mon entrée au CNRS en 2003, j'avais à la fois envie de me remettre à la recherche sur mes propres thématiques, mais aussi de continuer à soutenir les activités des autres – ce que j'ai fait, sans doute même un peu trop les premières années.

Quels sont vos thèmes de recherche ? Pourquoi le choix de ces thèmes ? Comment les abordez-vous ?

Il y a sans doute deux fils conducteurs dans toutes mes recherches : explorer la frontière, et surtout les interactions, entre le "public" et le "privé", et comprendre comment des petits groupes de quelques dizaines de personnes s'organisent et travaillent ensemble. Dans le choix initial de ces thèmes, on peut sans doute voir assez facilement l'influence de mon expérience de syndicaliste étudiante ! En tout cas, mon initiation à la recherche s'est faite en étudiant un club de discussion publique de l'entre-deux-guerres puis un conseil municipal du XIXe siècle, et l'accent était déjà mis sur ces deux dimensions.

Quand j'ai choisi mon sujet de thèse en me rapprochant de l'histoire économique, et notamment en découvrant le travail fondateur de Jean-Pierre Hirsch et en discutant avec Alain Chatriot, qui se lançait dans des recherches du même type pour le XXe siècle, je voulais conserver ces deux aspects. C'est ainsi que j'ai commencé à travailler sur les formes de régulation de l'économie : un sujet évidemment d'actualité, mais à propos duquel revenir au XIXe siècle me semblait particulièrement intéressant. En effet, si on était en train de "déréguler", pourquoi ne pas regarder de plus près le siècle a priori le moins "régulé" pour comprendre ce qui s'y passait en réalité, si le XXe siècle ou les Trente Glorieuses devaient alors faire figure de parenthèse, etc. Gilles Postel-Vinay, avec qui j'avais envie de travailler, soulignait alors la nécessité de revenir sur le grand récit de Polanyi, entre le "désencastrement" de l'économie et l'intervention de l'État. Je pense que j'ai apporté deux spécificités dans ce type de recherche, du fait de mes centres d'intérêt initiaux.

D'une part, il s'agissait de mettre au jour la variété des corps intermédiaires qui participaient aux relations entre État et dirigeants d'entreprises, sous des formes justifiées par les notions de représentation et/ou d'expertise, et de mettre un peu d'ordre dans cette variété. Non seulement la France de Napoléon et de Tocqueville n'était pas en fait celle d'un face à face entre individus et État, mais les modalités de l'intermédiation étaient variées, concurrentes entre elles, ne favorisant pas les mêmes intérêts, ne se justifiant pas par les mêmes discours. Tout en partant d'une monographie sur la chambre de commerce de Paris dans la première moitié du XIXe siècle, j'ai pu commencer à explorer cette diversité en rencontrant des projets institutionnels concurrents ou complémentaires, comme le rétablissement des corporations ou l'intervention du ministère du Commerce dans la circulation de l'information économique, mais aussi en montrant que la Chambre de commerce elle-même avait fait des choses très différentes, en vertu de justifications très différentes, à différents moments de son histoire.

D'autre part, je n'ai jamais voulu faire une histoire institutionnelle qui soit seulement celle de discours ou d'organigrammes, et à l'attention aux pratiques, y compris matérielles, qui était très présente dans ma formation, j'ai ajouté un accent sur les parcours individuels et l'étude systématique de différentes formes d'interaction. De là, un fort investissement méthodologique dans l'analyse des réseaux et des séquences, mais aussi plus largement la volonté de faire une histoire sociale des institutions – non pas d'expliquer uniquement celles-ci par leurs membres, mais de comprendre à la fois ce que l'institution fait aux trajectoires et ce que les trajectoires font à l'institution.

Quelles sont vos recherches en cours ?

Je termine actuellement, sous forme de manuscrit d'habilitation à diriger des recherches, la principale recherche qui m'a occupée depuis mon entrée au CNRS. C'est une histoire des pratiques de jugement des pairs dans le règlement des conflits économiques. Elle est partie d'interrogations sur les tribunaux de commerce français, croisés pendant ma thèse, et l'énigme que constitue leur survie à peu près à l'identique sur une très longue durée – depuis 1563 – en France. Pour répondre à cette question initiale assez simple et monographique, j'ai dû d'abord entrer dans des archives assez impénétrables, du fait de leur graphie mais surtout parce que les comprendre imposait de faire du droit, et du droit du XIXe siècle... Mais je ne regrette pas cet investissement et notamment le fait qu'il m'a menée vers la sociologie du droit, avec Liora Israël comme passeuse. Par ailleurs, j'ai assez vite constaté qu'une fois encore, la monographie ne fournirait pas les réponses qui m'intéressaient. Donc, je me suis d'abord lancée dans l'histoire croisée de plusieurs pratiques proches mais différentes de jugement des pairs en France : celles des tribunaux de commerce, mais aussi des conseils de prud'hommes et des chambres syndicales – les ancêtres des syndicats patronaux, qui n'avaient pas d'existence légale très claire avant l'autorisation des syndicats en 1884, mais dont le règlement des conflits entre chefs d'entreprise, bien plus en réalité qu'avec les ouvriers, était une fonction majeure.

Cela a enrichi le tableau, mais je restais confrontée au fait que la singularité de la trajectoire française ne pouvait finalement pas être bien comprise sans comparaisons avec d'autres pays qui avaient souvent adopté des tribunaux de commerce sur le modèle français, ou au moins discuté de la possibilité de le faire – et, de ce point de vue, le XIXe siècle est le grand siècle des tribunaux de commerce – mais qui y avaient ensuite renoncé ou avaient fortement transformé l'institution. J'ai particulièrement investi sur les comparaisons a priori les plus inattendues mais à mon sens les plus fécondes, avec l'Angleterre et avec New York. Cela me permet d'écrire une histoire qui, tout en restant centrée sur le XIXe siècle (de 1790 à 1880 environ, voire de 1760 à 1920...), dit des choses assez importantes et, je crois, contre-intuitives, sur les articulations entre public et privé dans ces pays.

En effet, en tout cas en matière de justice économique, mais il serait sans doute possible d'étendre l'argument à d'autres domaines – j'y réfléchis en ce moment avec un collègue américaniste, Nicolas Barreyre –, derrière le discours français du public et de l'uniformité, il y a une forte présence du privé dans l'État, en particulier parce que participer d'une façon ou d'une autre au service public représente un horizon souhaitable pour beaucoup de chefs d'entreprise. Au contraire, en Angleterre et aux États-Unis, il y a eu à plusieurs reprises le choix de séparer nettement le privé du public, de créer un système dual qui du coup, à première vue, paraît laisser plus de place au privé, alors que la réalité est plus subtile.

Pour quelles raisons avez-vous choisi de rejoindre le CSO, vous qui êtes historienne ?

Mes précédentes réponses disent déjà deux choses. D'une part, j'avais des thèmes de recherche finalement pas si éloignés de ceux du laboratoire : régulations publiques et privées, action collective, construction mutuelle des groupes et des institutions, et il y a de nombreux points de rencontre possibles dans mon travail avec la sociologie économique et la sociologie des professions.

D'autre part, je suis largement mue par les rencontres et le collectif : c'est le grand luxe de notre métier de pouvoir assez souvent choisir avec qui on travaille, et le grand luxe du CNRS de pouvoir bouger. J'avais aussi, tout simplement, envie de profiter de cette possibilité de mobilité.

Au départ, j'ai rencontré Pierre François parce que nous enseignions tous les deux des méthodes quantitatives et en particulier l'analyse de réseaux. Or, il s'est trouvé que nos envies de recherche ont convergé à un moment, vers une étude de longue durée des relations entre grandes entreprises et des carrières de leurs dirigeants en France, et plus largement vers un intérêt pour les relations entre ces formes d'organisation que sont le marché, la profession ou l'État. Nous aurions pu lancer un projet commun entre deux laboratoires, mais j'avais aussi envie de pratiquer plus sérieusement l'interdisciplinarité – après déjà quelques expériences réussies avec différents sociologues et politistes – et en particulier d'essayer de montrer ce qu'une historienne peut apporter dans un laboratoire de sociologie. À mon sens, cela peut être à la fois une mise en perspective dans une plus longue durée, mais aussi des échanges en termes de sources et de méthodes.

Le CSO m'offrait aussi un laboratoire vraiment collégial et une insertion à Sciences Po, intéressante pour moi du point de vue de l'enseignement.

Comment concevez-vous, dans le cadre des recherches que vous menez actuellement, l’apport d’une approche historique à une meilleure compréhension de la société actuelle ?

Je crois que l'apport essentiel revient à déployer cette entité qu'on appelle trop souvent "le passé". Trop de raisonnements de sens commun, mais aussi parfois de sciences sociales, opposent simplement ce qui est présent, récent ou nouveau à un passé implicitement conçu comme immuable. Or, particulièrement dans le domaine qui m'occupe, placer dans "le passé" l'intervention de l'État, les entreprises publiques, le droit du travail ou telle ou telle forme de protection sociale, c'est ignorer leur relative nouveauté à l'échelle non seulement de l'histoire humaine mais de l'histoire du capitalisme. Il me semble qu'il est important de savoir ce qu'il y avait avant, "comment ça marchait", quand et pourquoi de telles régulations sont apparues pour décider ce que l'on veut en faire maintenant. Réciproquement, des choses qui sont présentées comme très novatrices, comme le rôle de la "société civile" ou de "l'expertise" en politique, la "judiciarisation" de la vie quotidienne ou la "financiarisation" de l'économie, pourraient facilement être relues comme des permanences de longue durée ou des retours à une réalité du XIXe siècle. Qui sait ainsi que des décennies avant la naissance du Code du travail, les ouvriers parisiens étaient des milliers à poursuivre leurs patrons aux prud'hommes pour des salaires impayés ou des contrats terminés abruptement ? De tels changements de perspective peuvent avoir des effets politiques mais aussi, je pense, des effets heuristiques pour les chercheurs.

Quels sont vos projets de recherche au CSO ?

Lorsque j'aurai soutenu mon HDR, j'espère continuer à explorer ces thématiques de deux points de vue.

D'une part, du côté d'une histoire plus longue et encore plus internationale de la justice économique, en collaboration avec Cristina Ciancio et Jérôme Sgard. Il s'agirait notamment de travailler sur la naissance de l'arbitrage commercial international (entre les années 1870 et les années 1950), qui est aujourd'hui très important pour le règlement des conflits entre firmes, mais aussi entre firmes et États – et qui est souvent compris comme une forme d'auto-régulation de l'économie. Comme toujours, dès qu'on regarde de plus près, les rapports entre public et privé sont plus subtils et plus intéressants que cela ; en outre, dans ce domaine, il a fallu faire avec les différentes traditions nationales de relation public-privé pour construire quelque chose de nouveau.

D'autre part, toujours dans la continuité de recherches sur le droit et l'économie, je voudrais adopter plus directement le point de vue des entreprises pour me pencher sur la réalité de leurs relations avec le droit et sur la personnalité des médiateurs qui le leur rendent accessible dans différents pays (auteurs de manuels, notaires, avocats d'affaires, directeurs juridiques...). Ces questions sur les relations entre les firmes et leur environnement juridique et sur les professionnels impliqués dans ces relations rejoignent des préoccupations anciennes du CSO, développées notamment par Denis Segrestin, en particulier autour des frontières des firmes. Celles-ci se déterminent en effet en jouant de différents outils juridiques ; par ailleurs, internaliser ou externaliser les services juridiques peut être un des éléments de leur détermination. Ce sont des questions que j'ai envie de poser de façon comparative, en particulier entre France, en Angleterre et aux États-Unis, et sur une longue durée, du XIXe siècle à nos jours – si des sociologues ont envie de s'en saisir !

Ces différents projets dans le prolongement de mon HDR sont seulement en train d'émerger.

En revanche, dès 2011, je rejoindrai Pierre François dans l'enquête qu'il lance actuellement sur les plus grandes entreprises françaises et leurs dirigeants. Nous avons commencé à constituer un groupe plus large autour de cette question avec des collègues français et étrangers, historiens et sociologues, de façon en particulier à recueillir efficacement les nombreuses données nécessaires. L'idée est de réaliser des coupes chronologiques régulières sur presque deux siècles – depuis qu'il existe des entreprises cotées en Bourse – et de réfléchir aux carrières des dirigeants d'entreprises non seulement d'un point de vue de sociologie ou d'histoire des élites (avec des questions par exemple sur le rapport à l'État), mais aussi à proprement parler de sociologie ou d'histoire économique, en analysant les interactions entre les trajectoires des dirigeants et les choix économiques des entreprises. Ce projet répond à des insatisfactions partagées vis-à-vis d'une sociologie économique parfois trop présentiste (en tout cas sur ce sujet) et d'une histoire des entreprises parfois trop monographique pour proposer des chronologies d'ensemble signifiantes. Nous espérons pouvoir en tirer dans trois ou quatre ans un livre qui renouvelle notre vision de l'histoire des entreprises françaises comme les travaux de Neil Fligstein ont pu le faire pour les entreprises américaines.

Vous exercez également des activités d’enseignement, de formation ainsi que des fonctions éditoriales. Lesquelles ? Quelle est, pour vous, l’interaction avec vos activités de recherche ?

Depuis mon entrée au CNRS, j'ai en effet beaucoup investi dans une activité de formation, à la fois sous forme d'enseignements destinés à des mastériens ou à des doctorants et de formation continue. Il s'agit de formation à des méthodes : méthodes de la recherche en archives (pour sociologues), usages d'Internet et de l'édition électronique, et surtout méthodes quantitatives diverses et variées et leur articulation avec les méthodes qualitatives. Ce sont des enseignements très agréables à donner, pas seulement parce qu'ils se situent en deuxième ou troisième cycle, mais surtout parce qu'ils répondent à une réelle demande d'étudiants ou de collègues qui n'ont pas eu ce type de formation au départ mais qui en voient l'utilité pour leurs recherches. Là aussi, je travaille collectivement, et avant tout avec Claire Zalc, qui a longtemps été ma collègue à l'IHMC et avec qui j'ai beaucoup écrit, enseigné et organisé. Depuis peu, nous proposons même une introduction à la quantification aux étudiants du programme doctoral histoire de Sciences Po. J'espère profiter aussi de mon intégration dans l'institution pour proposer à terme des enseignements à d'autres qu'à de futurs historiens : à des apprentis sociologues, pourquoi pas, mais aussi en premier cycle.

L'écriture, avec Claire Zalc, d'un "Repères" d'introduction aux méthodes quantitatives assorti d’un site web a aussi été, de façon inattendue, le premier pas vers la participation à la direction de cette collection, dont nous avons relancé la série "Histoire" avec la volonté de proposer des titres aux frontières des autres disciplines, en mettant particulièrement l'accent sur l'histoire sociale. Cette fonction vient pour moi dans la continuité d'autres activités éditoriales, dans des revues (Histoire & Mesure, que j'ai dirigée pendant quatre ans, Le Mouvement social, Enterprise & Society et maintenant Genèses) et au sein du portail "Revues.org" puis du laboratoire Cléo, que j'accompagne depuis ses premières années. Même si mes sujets de recherche personnels ne sont pas toujours "grand public", j'attache beaucoup d'importance à la diffusion de la recherche, tant auprès des chercheurs que des autres : d'où cet engagement dans l'édition en général et le libre accès en particulier.

Entretien coordonné par Marie-Annick Mazoyer

En savoir plus

Claire Lemercier est l’auteure de nombreuses publications dont deux ouvrages : Un si discret pouvoir. Aux origines de la chambre de commerce de Paris, 1803-1853, Paris, La Découverte, 2003 ; Méthodes quantitatives pour l'historien (avec Claire Zalc), Paris, La Découverte, collection Repères, 2008. Elle a codirigé également, avec Gérard Béaur et Hubert Bonin, le livre Fraude, contrebande et contrefaçon, de l'Antiquité à nos jours, Genève, Droz, 2006.










INFOS CHERCHEUR(S)



Claire LEMERCIER