Sciences Po CSO/CNRS CNRS

Entretien avec Giovanni Prete

ANNEXE DE DOSSIER
Édité le 5 Avril 2010

Entretien avec Giovanni Prete, doctorant au CSO

Les dispositifs d’action organisée de la biosécurité végétale : l’organisation de la recherche sur les bioagresseurs de quarantaine



Giovanni Prete est doctorant au CSO depuis fin 2004 (allocation INRA). Il termine la rédaction de sa thèse intitulée "Les dispositifs d’action organisée de la biosécurité végétale : l’organisation de la recherche sur les bioagresseurs de quarantaine", codirigée par Olivier Borraz (CSO/Sciences Po-CNRS) et Marc Barbier de l’INRA.

D’autre part, depuis la rentrée universitaire 2009, Giovanni Prete est ATER en sociologie à l'IUT de Saint-Denis (université Paris 13), dans le cadre du département Hygiène Sécurité Environnement (HSE). Il enseigne principalement en premier cycle (de la première année à la licence) ; ses cours portent sur la sociologie du risque et des organisations.




Pouvez-vous présenter brièvement l’origine et le sujet de votre thèse ? Quelle est votre approche ? Quels sont vos différents terrains d’étude ? Quels sont les objectifs de votre recherche et l’état d’avancement de vos travaux ?


En fin de second cycle, j’ai lu l’ouvrage d’Ulrich Beck, Risk society, qui m’a beaucoup intéressé, plus par l’ampleur des questions politiques et philosophiques qu’il posait - la transformation de la place de la science dans notre modernité, la question de la redéfinition des interdépendances et des inégalités avec la montée en puissance des "nouveaux" risques - que par son contenu empirique.

C’est ainsi que j’ai décidé de travailler sur les "risques" et j’ai saisi l’opportunité d’une proposition de l’INRA, faite par Marc Barbier, de travailler pour mon mémoire de DEA sur la gestion collective d’une épidémie de virus de la tomate touchant une zone de production agricole. Je ne connaissais à l’époque pas grand-chose du monde agricole, mais j’étais attiré par lui : les agriculteurs, les techniciens de chambre, les syndicalistes agricoles étaient des gens que j’avais envie de rencontrer.

Ce mémoire a été poursuivi par une thèse financée par l’INRA, au cours de laquelle le sujet a été précisé. J’ai décidé en effet d’étudier plus spécifiquement l’organisation des activités scientifiques dans la prise en charge des "crises", "épidémies" - des termes non neutres utilisés par les acteurs - liées à l’arrivée de maladies des cultures agricoles dites de quarantaine. Je me pose à ce sujet plusieurs questions empiriques assez simples : comment les organismes de recherche et les scientifiques participent à l’anticipation et à la veille liée à ces introductions ? Quels rôles jouent-ils dans la gestion des foyers découverts, aussi bien au niveau de la mise en œuvre de mesures de lutte que de la négociation, par exemple, d’indemnisations pour les agriculteurs ? Quels impacts ont ces introductions sur les activités de recherche, que ce soit au niveau des programmes de recherche et des collaborations engagées qu’au niveau plus concret de l’organisation des dispositifs expérimentaux (mise en place d’équipements de confinement, etc.) ?

Pour traiter ces questions, je m’appuie principalement sur la mise en perspective de trois cas d’introduction de pathogènes en France, un virus appelé le TYLCV, un coléoptère appelé Diabrotica virgifera et une bactérie appelée Ralstonia solanacearum. Ces pathogènes, tous organismes de quarantaine, c’est-à-dire réglementés au niveau de l’Union européenne et devant faire l’objet de mesures de lutte et d’éradication en cas de découverte sur le territoire, ont pour point commun d’avoir été introduits assez récemment (1995-2007) et d’avoir fait l’objet d’actions plus ou moins importantes par l’INRA. Je reconstitue les mobilisations collectives qui se déploient autour des foyers de ces organismes, leurs logiques, et j’analyse plus spécifiquement la place des acteurs de la recherche.

Mon approche est nourrie méthodologiquement et théoriquement par la sociologie des sciences latourienne et par la sociologie de l’action organisée, qui ont en commun une construction inductive, une perspective interactionniste et la place importante accordée à la prise en compte des activités concrètes des acteurs et du sens qu’ils donnent à leur action. Par ailleurs, je m’inspire beaucoup des travaux élaborés dans le cadre des "Studies", c’est-à-dire les STS (Science and technology studies) et les "Risk Studies". Mon directeur de thèse est Olivier Borraz, qui est un des principaux animateurs des recherches sur les risques en sociologie en France.

Je suis actuellement en fin de rédaction de ma thèse, ayant une structure stabilisée des différentes questions empiriques que je traite et l’essentiel des chapitres écrits. Il s’agit pour moi maintenant de reprendre cela en précisant mon apport théorique qui tourne autour de la question de la construction des frontières de l’organisation scientifique.



Vous étudiez les modalités d’alerte et de prise en charge des maladies végétales émergentes - et plus spécifiquement les bioagresseurs de quarantaine - par les institutions de recherche (essentiellement l’INRA et son département "Santé des plantes et environnement"). Qu’avez-vous constaté ?


Cela dépend des situations étudiées. Je mets en évidence deux types de dynamiques. Une première dynamique, que je peux appeler la dynamique de "l’investissement en alerte déconfinée", apparentée aux types de configurations décrits par la littérature sur les lanceurs et porteurs d’alerte, qui est typiquement celle où un chercheur - ou un groupe de chercheurs - prend connaissance de l’existence d’un pathogène agricole, où il considère que ce pathogène peut constituer un danger agronomique et, en même temps, où il cherche à constituer ce pathogène comme enjeu scientifique, pour justifier et développer des programmes de recherche. Il élargit donc à la fois le périmètre des acteurs auxquels son message s’adresse et le cadrage au travers duquel il présente le risque ; en un mot, il "déconfine" l’alerte.

Une seconde dynamique est mieux caractérisée comme une dynamique d’"engagement en routine confinée". Dans ce cas, la mobilisation scientifique s’inscrit en continuité de réseaux de collaboration existant entre acteurs scientifiques, administratifs et agricoles (organisations syndicales, organismes techniques). Le chercheur fait des propositions de recherches, qui prennent en compte les priorités des autres acteurs, et joue un rôle d’intermédiaire entre ceux-ci et les spécialistes scientifiques qu’il a identifiés comme étant les plus compétents. L’alerte est très vite confinée et les incertitudes qu’elle permet de soulever sont plus limitées. Le fait que chacun des cas que j’étudie tende à favoriser une dynamique plutôt qu’une autre dépend largement de la nature des relations entre les acteurs de la recherche et les mondes scientifique et administratif préexistant à l’introduction du pathogène.



Comment est organisée la recherche en ce domaine ? Vous évoquez l’existence de réseaux de chercheurs qui participent à la prise en charge d’un même problème de bioagresseurs de quarantaine. Comment se constituent ces réseaux ?


J’étudie principalement l’activité de chercheurs de l’INRA, appartenant notamment à un département qui s’appelle "Santé des Plantes et Environnement" (SPE). Cet organisme, qui affiche une orientation finalisée, insiste depuis plusieurs années sur la nécessité de mettre en place un dispositif qui permette de faire face à l’émergence et la ré-émergence des maladies agricoles, favorisées par le réchauffement climatique et la mondialisation. Cependant, il n’existe pas de politique scientifique très claire à ce sujet et les dynamiques des mobilisations scientifiques reposent très largement sur des contingences que j’essaye de mettre en évidence dans chacun des cas.

Je distingue dans ma thèse trois types de configurations qui toutes revendiquent une forme de normativité : l’"action de recherche exemplaire", le "partenariat efficace" et le "programme emblématique". Chaque configuration est définie par un ensemble de caractéristiques. Cela renvoie, par exemple, au type d’ancrage épistémique – respectivement monodisciplinaire, généraliste ou pluridisciplinaire -, aux modalités de financement – financement par l’organisation de recherche, par des partenaires privés extérieurs, par appel d’offres - ou encore, au positionnement adopté par rapport aux enjeux de gestion du pathogène – évacuation des enjeux de gestion, soumission à ceux-ci, ou encore revendication d’une position intermédiaire. Ce qui m’intéresse est de montrer la cohérence de ces différentes caractéristiques les unes avec les autres et de voir à chaque fois comment elles jouent dans la définition des organismes de quarantaine comme "risques".



Comment s’articule l’action des chercheurs avec celle des autres acteurs en charge de la biosécurité végétale (administration, agriculteurs, industries agro-alimentaires..), dont les intérêts sont souvent très divergents, voire contradictoires, avec les leurs ? Quelles sont les difficultés rencontrées ? Quels arrangements sont mis en place pour y remédier ?


Tous les acteurs concernés par l’arrivée d’un ravageur réglementé n’ont pas nécessairement les mêmes intérêts, et l’action collective relative à la lutte, la surveillance ou encore l’expérimentation agronomique peut être difficile. Prenons l’exemple de la surveillance. Je regarde dans ma thèse notamment comment les différents acteurs s’accordent pour organiser la surveillance du territoire au regard d’un pathogène. La maladie est-elle présente ? Où ? Comment se développe-t-elle ?...Ce sont autant de questions qui peuvent être cruciales et, pourtant, il n’est pas toujours simple d’y répondre : un agriculteur peut vouloir cacher la maladie, de peur que cela nuise à son image commerciale ou professionnelle ; l’administration, à l’inverse, voudrait inspecter l’ensemble du territoire, mais n’en n’a pas les moyens.

Quant au scientifique, il aimerait pouvoir collecter une information épidémiologique la plus complète possible pour pouvoir alimenter ses modèles et publier des articles et, à la limite, cela l’intéresserait que la maladie se développe pour voir son évolution. Je suis ici évidemment et volontairement très caricatural pour donner une idée de ce qui peut se jouer.

Ce que je mets en évidence dans ma thèse, c’est que l’efficacité de la surveillance face à ces divergences de logiques d’action repose sur l’existence d’arrangements avec les obligations réglementaires (les arrêtés relatifs à la lutte obligatoire, par exemple), de relations de confiance entre les acteurs concernés et parfois d’acteurs, que j’ai appelés "médiateurs de la surveillance" et qui jouent le rôle de relais actifs de l’information. Cela amène à relativiser les injonctions de surveillance, de transparence, de traçabilité, qui accompagnent souvent les dispositifs formels de gestion des risques. Cela amène également à mettre en avant la nécessité pour les organisations scientifiques de construire des relations fortes, locales, dans les mondes administratifs et professionnels, si elles veulent se donner la possibilité d’avoir accès à certaines informations sanitaires.



Quel est l’apport de votre thèse au niveau de la connaissance des modes de gouvernance des risques en matière de biosécurité végétale ?


Les recherches sur les risques n’appréhendent très souvent les activités scientifiques qu’en tant qu’elles prennent place dans des arènes d’expertise ou de débat public bien délimitées. Je pense que c’est lié à leur objet d’étude (ESB, OGM, etc.) : des controverses publiques très fortes, des modalités d’expertise très institutionnalisées… En étudiant des situations plus confinées, normales pourrait-on dire, je peux voir comment les questions de responsabilité ou de l’utilité de la science face à des activités considérées comme risquées sont traitées aussi dans les espaces moins délimités, plus discrets, des laboratoires et des organisations scientifiques.



Quels sont vos projets personnels ?


J’ai beaucoup d’idées pour la suite de mes recherches et en fonction des opportunités, je ferai des choix. Cependant, un des thèmes sur lesquels j’aimerais faire de la recherche renvoie à la question large de la rationalisation des activités humaines. La montée en puissance des "risques" comme souci de gouvernement et enjeu de régulation favorise le développement de multiples normes, règles, procédures, etc., qui transforment les relations de travail et questionnent les identités professionnelles.

J’en ai un aperçu dans mes recherches en regardant comment les années 2000 voient la montée en puissance des normes de sécurisation des installations de recherche. Les recherches sur les organismes de quarantaine, au niveau matériel et pratique, sont bien plus formellement encadrées aujourd’hui qu’elles ne l’étaient il y a quinze ans. Au nom de la biosécurité – un terme flou qui regroupe à la fois le terrorisme, les dangers liés aux OGM, ou encore les enjeux d’hygiène et de sécurité - on confine, on contrôle, on autorise et on transforme des univers professionnels très largement autorégulés jusque-là. Je n’ai pas un jugement normatif tranché sur ce mouvement historique, mais je pense qu’il peut être un beau point de départ pour construire un programme de recherche qui interrogerait la rationalisation des organisations au nom de la sécurité.



Entretien coordonné par Marie-Annick Mazoyer- Décembre 2009


Bibliographie sélective


Articles de revues avec comité de lecture

PRETE G., "Surveiller en éradiquant : l'importance des "médiateurs de la surveillance" et des réseaux informels dans la surveillance des risques sanitaires et environnementaux", Sociologie du travail, vol. 50, n° 4, décembre 2008, p. 489-504.

Articles de revues (sans comité de lecture)

BARBIER M., PRETE G., SACHE I., SUFFERT F., "Cultures en péril ?", Dossier "La conquête des espèces", Dossier Pour la Science, n° 65, octobre 2009.

PRETE G., "Processus de confinement et de déconfinement des risques sanitaires et environnementaux : la trajectoire des "Ethers de glycol" et des "Essais OGM" en plein champ", Bulletin de veille scientifique. Santé, Environnement, Travail (Afsset), n°7, juillet 2008, p. 88-89.

Communication(s)

PRETE G., "'Biosecurity'for plant diseases : the importance of organizational settings and informal networks for managing vulnerabilities", Communication au XXIIème Congrès de la Société européenne de sociologie rurale (ESRS), Wageningen, août 2007.






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