Sciences Po CSO/CNRS CNRS

Entretien avec Franck Foures

ANNEXE DE DOSSIER
Édité le 6 Avril 2010

Entretien avec Franck Foures, doctorant au CSO.

D’une crise à l’autre. Approche sociologique de l’expérience des crises sanitaires




Franck Foures est fonctionnaire au ministère de l’Agriculture, rattaché au corps des inspecteurs de santé publique vétérinaire. Il a suivi précédemment l’enseignement de l’ancien Master recherche "Sociologie de l’action" de Sciences Po. Doctorant en sociologie à Sciences Po, il est rattaché au cursus doctoral du CSO et réalise sa thèse sur l’approche sociologique de l’expérience des crises sanitaires, qu’il a commencée en octobre 2008, sous la direction d'Olivier Borraz (dans le cadre de la formation par la recherche) ; il travaille en collaboration avec l'INRA (Institut national de la recherche agronomique), dans le cadre de l'unité RITME, Risques, Travail, Marché, Etat).



Pouvez-vous présenter brièvement l’objet de votre thèse. Quelle en est la problématique ? Quels sont vos différents terrains d’étude ?


Les crises, qu’elles soient économiques, sanitaires ou d’autre nature, sont souvent présentées comme des phénomènes violents et brusques, qui réinterrogent en profondeur les systèmes sociaux. Elles semblent donc à première vue s’inscrire comme des facteurs importants du changement social. Mon travail de thèse entend ainsi, en étudiant deux exemples concrets, interroger le rôle des crises dans le changement des systèmes organisationnels qui y sont confrontés. Y-a-t-il changement du fait de la crise ? Si oui, quelle est la nature du changement opéré ? Par quelles voies celui-ci s’inscrit-il dans les systèmes organisationnels ? Les retours d’expérience organisés contribuent-ils à ces changements ? Peut-on parler d’apprentissage ?

Pour répondre à ces questions, ce travail porte un regard diachronique sur deux problématiques sanitaires récurrentes, la rage et les infections invasives à méningocoques. La rage est une maladie mortelle pour l’homme, dont le réservoir est animal, et qui a été éradiquée en France en 1998 (le dernier cas humain contaminé en France métropolitaine remonte à 1924), mais qui fait des réapparitions à la faveur d’importations illégales d’animaux en provenance de pays où cette maladie sévit encore. Les "méningites" à méningocoques sont des affections purement humaines, causées par une bactérie présente dans la gorge de 40% des individus, mais qui à la faveur de facteurs peu connus, devient agressive, occasionne une maladie potentiellement mortelle frappant essentiellement les jeunes enfants (environ deux morts par semaine en France et un cas par jour) et peut prendre une forme "épidémique".

Ces deux types d’événements sanitaires ne sont pas définis a priori comme des crises par les instances gestionnaires. De nombreux cas sont ainsi gérés sans retentissements particuliers dans la sphère publique. Toutefois, plusieurs épisodes particuliers (crises rage d’août 2004 et de février 2008, épidémie de méningocoques du Hadj en 2000, plusieurs campagnes de vaccination méningite d’urgence en 2002, l’épisode de la Seine-Maritime,…) prennent un statut de crise, au sens où elles sont clairement qualifiées et vécues comme telles par les acteurs en charge de leur gestion et les "victimes" de ces épisodes. Cette comparaison, entre événements sanitaires "conventionnels" et "crises", tout en pointant du doigt la difficulté d’établir une frontière, entend toutefois montrer que les changements s’y rapportant ne sont pas de la même nature.



Vous montrez la difficulté de parvenir à un consensus sur la définition de la notion de crise sanitaire. Pouvez-vous préciser ?


La notion de "crise sanitaire", comme la notion de crise en général, est une notion floue pour les acteurs interrogés. Ils attendent souvent du sociologue travaillant sur les crises sanitaires la confirmation, après leur entretien, qu’ils ont bien traversé une "vraie crise". Pour eux, une crise recoupe aussi bien un événement qui fait l’objet d’une couverture médiatique importante, ou qui entraîne de fortes critiques ou controverses internes ou externes. Elle se définit aussi souvent, selon eux, comme un événement qui amène à bouleverser leur agenda professionnel sur une période longue ou simplement un événement qui comporte des risques importants pour la santé humaine ou dont l’ampleur s’avère inédite.

Les récits des acteurs sont donc caractérisés par une opposition normal/exceptionnel visant à situer l’événement dans l’ordre des choses. Ce point m’a amené à consacrer une large part à l’étude des discours et à leur rôle dans la construction du caractère exceptionnel de l’événement vécu qui ne me semble pas neutre dans cette problématique du changement social. Dans le cas de la rage, la nature exceptionnelle de l’événement est construite à partir d’éléments appartenant au registre social. C’est l’importation de chiens enragés par des propriétaires "hors norme" et marginaux qui sert de base à la caractérisation du cas comme exceptionnel. En ce qui concerne la méningite, ce sont souvent le début d’une psychose ou les incertitudes scientifiques qui servent de matériaux spécifiques pour cette caractérisation.



Selon votre propre expression, "Apprend-on vraiment des crises ? Qu’apprend-on et par quels moyens ?" Quels sont les éléments et mécanismes qui permettent de constituer une expérience de crise à titre collectif (vécu et récits…) et de passer de l’événement à l’expérience de crise ?


L’objet de mon travail est de montrer, qu’au moins sur les exemples étudiés, on apprend assez peu des crises, ou du moins que les apprentissages ne paraissent pas à la hauteur du bouleversement des systèmes confrontés à des événements qualifiés d’exceptionnels. L’idée avancée est que les discours relatant les crises sont très fortement axés sur la caractérisation de l’événement comme exceptionnel. Dès lors, on pourrait caricaturer le propos en disant que : "Ce n’est plus le système qui n’est pas adapté à l’événement, mais l’événement qui n’est pas adapté au système". Il ne convient donc pas vraiment de changer le système (et par là même d’interroger les paradigmes dominants qui gouvernent l’action publique et les réactions des administrés, lobbyistes, et des politiques), mais plutôt de mettre en place des organisations destinées à prendre en charge spécifiquement les événements exceptionnels.

Peu à peu, se construit l’idée d’une "cité de l’urgence" où règnent des règles, des registres d’action, des valeurs qui tranchent avec celles du quotidien et sont comparables, quelle que soit la nature de l’événement exceptionnel. Cette "cité" ou ce "registre" de l’urgence se caractérise par la figure du "décideur" doté d’une "capacité à trancher" et à la tête de sa cellule de crise. Cette cité prend une forme concrète dans le domaine sanitaire à travers la création, dans les ministères, de structures chargées spécifiquement de prendre le relai des bureaux traditionnels des lors qu’un événement prend une tournure exceptionnelle (Département des urgences sanitaires au ministère de la Santé, Mission des urgences sanitaires au ministère de l’Agriculture).



Avez-vous pu déjà constater un certain apprentissage d’une crise à une autre ? Quelles sont les différentes formes d’évolution (cognitives, techniques, normatives, politiques, organisationnelles…) ? Comment se transmettent-elles ?


Oui, on peut toutefois constater sur mes terrains une forme d’apprentissage plus spécifique que celui directement lié à la mise en place de ce registre de l’urgence. Cet apprentissage lié à des évolutions en matière de connaissance ou à des reconfigurations des systèmes d’acteurs se traduit souvent par des re-paramétrages ou des changements d’outils (normatifs ou techniques). Dans le cas des méningites, par exemple, on va peu à peu, au gré des épisodes, modifier la définition de ce qu’est un cas d’infection invasive à méningocoques, créer ou modifier des seuils d’alerte.

Mais, très souvent, l’apprentissage prend une autre forme peu décrite et originale. Ainsi, j’ai pu constater qu’en l’absence d’évolution normative ou technique, des changements s’opèrent au niveau de la mise en œuvre des mesures. D’une crise à l’autre, formellement, rien ne semble avoir changé, mais à situation comparable, les décisions de mise en œuvre diffèrent. C’est le cas par exemple pour la crise rage où en 2008, alors que la situation est jugée par les experts comme étant une des plus préoccupantes survenues en France, on va tuer six chiens et un chat, contre des chiffres avancés en 2004, de l’ordre de plusieurs centaines d’euthanasies.

J’explique ces changements par la naissance au cours des crises de questions peu prises en charge par les univers professionnels et de récits "réels ou fantasmés" ayant valeur de contre-exemples et qui, tous deux, contribuent à réinterroger les identités professionnelles des acteurs opérationnels, notamment de médecins et de vétérinaires inspecteurs. La question "Peut-on tuer des animaux de compagnie en grand nombre ?", par exemple, et les récits de l’hécatombe de 2004 vont ainsi fortement influer sur la mise en œuvre des décisions en 2008 !



Vous analysez également ce qui se joue autour de l’utilisation de l’outil "Retour d’expérience" (ou REX). Quel est votre questionnement à ce sujet ? Quel est l’impact de cet outil sur les évolutions ? Remarquez-vous une certaine différence entre les attentes des acteurs par rapport au REX et les possibilités concrètes de cet outil, tel qu’il est pratiqué ? Si oui, pourquoi ?


Le REX ou RETEX (retour d’expérience) est l’outil consacré pour tirer les leçons des crises et faire évoluer les systèmes. On constate que, dans le domaine étudié, contrairement à des catastrophes du type "accident d’avion ou de navette spatiale", "explosion d’usine", où l’erreur est patente, il est difficile de se placer dans une dynamique d’analyse de l’erreur. Personne ne peut dire si le pire a été évité grâce aux mesures mises en place ou si, au contraire, les dispositions prises ont été excessives. Le REX se concentre donc sur la fluidité des décisions et non sur l’efficacité de l’action, entraînant souvent des incompréhensions de la part des acteurs.

J’essaye donc, dans mon travail, d’analyser l’impact des REX dans les changements observés. Je constate qu’il est très faible et que les principaux changements passent par d’autres voies. Je constate aussi que seuls les acteurs gestionnaires ont droit de cité dans les REX, que la société civile n’est jamais représentée. Je mets également en évidence que la plupart des questions fondamentales posées par les acteurs que je rencontre : "A-t-on le droit de tuer un animal pour sauver un homme ?", "La réglementation est-elle une solution face au vivant ?"… ne sont ni évoquées, ni débattues au cours de ces exercices.



Comment effectuer le retour d’expérience ? Comment questionner l’événement ? Vous montrez que ces questions sont souvent liées aux objectifs propres des intervenants et de leurs institutions. Pensez-vous intégrer votre travail de recherche lui-même dans votre analyse ? De quelle manière et avec quels objectifs ?


La question est un peu prématurée à ce stade, sachant que je ne compte pas donner à ce travail une connotation prescriptive. En revanche, il me semble que la mise en évidence des principaux critères structurants de l’expérience des risques pourra être utilement mise à profit par les gestionnaires de risques pour améliorer l’outil "retour d’expérience".

De surcroît, mon attention a été attirée par le fait que plusieurs critiques que l’on peut faire à l’outil "retour d’expérience" pourraient être formulées par un enseignant de sociologie qui commenterait le travail d’un de ses doctorants : "Comment et avec quelle méthodologie avez-vous recueilli vos données ? Quelles questions posez-vous à l’événement et autour de quelle problématique sont-elles structurées ?" Ayant choisi de poser la question de "l’expérience des crises sanitaires", il m’a paru normal d’intégrer mes résultats au sein même de l’analyse pour confronter les conclusions d’un "REX sociologique" à celui d’un retour d’expérience conventionnel.


Entretien coordonné par Marie-Annick Mazoyer – Décembre 2009


Bibliographie sélective

FOURES F., "La rage en France : Vieux problème, nouvelle crise", à paraître dans Politix en 2010.








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