Sciences Po CSO/CNRS CNRS

Entretien avec Jean-Noël Jouzel

ANNEXE DE DOSSIER
Édité le 5 Avril 2010

Entretien avec Jean-Noël Jouzel, chercheur CNRS au CSO

Risques toxiques émergents : santé au travail et usages politiques des savoirs en France



Jean-Noël Jouzel est chercheur CNRS au CSO. Il travaille sur les décisions et les conflits politiques liés aux risques sanitaires, et plus particulièrement sur la régulation de substances potentiellement toxiques (éthers de glycol, nanoparticules manufacturées, substances phytosanitaires). Il a développé également un intérêt particulier pour les questions concernant la santé au travail et les risques professionnels liés à ces substances.

Jean-Noël Jouzel est rattaché au CSO depuis octobre 2008. Il était précédemment membre du PACTE (Politiques publiques, Action politique, Territoires).



===) Vous conduisez une étude, avec Olivier Borraz et François Dedieu, sur "La santé au travail à l’épreuve des risques émergents. Les risques professionnels liés aux substances phytosanitaires et aux nanoparticules". Qu’avez-vous constaté ?


L’étude n’est pas achevée, mais certains constats peuvent d’ores et déjà être avancés. Le point de départ de l’enquête est le constat que les risques professionnels demeurent des enjeux qui ont du mal à être publicisés alors que, depuis une vingtaine d’années, de plus en plus de risques sanitaires et environnementaux ont donné lieu à des controverses publiques, des scandales ou des affaires de grande ampleur.

La crise de l’amiante figure à cet égard une exception, mais encore faut-il noter que sa publicisation est passée par une euphémisation du caractère essentiellement professionnel de l’épidémie de cancers broncho-pulmonaires et de mésothéliomes qui sont liés à ce minerai toxique. Parmi les 100 000 morts dont l’amiante aura été responsable en France d’ici 2025, la grande majorité sont des ouvriers et des artisans qui manipulaient l’amiante dans l’industrie de transformation, les chantiers navals ou le BTP, mais la présentation médiatique du scandale de l’amiante a bien plus mis en avant les victimes d’expositions "passives" à l’amiante contenu dans des bâtiments ou dans des produits de consommation courante.

L’objectif du projet était de prendre pour cas d’étude des risques émergents dans l’espace public contemporain, et ayant à la fois des dimensions professionnelles et non professionnelles, tout comme l’amiante. Les pesticides et les nanoparticules manufacturées correspondent bien à ce cahier des charges : il s’agit d’enjeux sanitaires qui sont de plus en plus débattus dans des arènes publiques, qui donnent lieu à une prise en charge politique de plus en plus affirmée, et qui peuvent à la fois être considérés comme des risques professionnels pour les travailleurs qui manipulent ces substances, comme des risques pour les consommateurs de produits en contenant, pour l’environnement… Dès lors, l’idée est de voir ce qu’il advient de la dimension professionnelle de ces enjeux dans leurs dynamiques de publicisation.

Ma part du travail concerne d’abord les nanoparticules manufacturées. Ce cas est intéressant, parce que la dimension professionnelle du risque n’est pas du tout euphémisée dans sa publicisation. Bien au contraire, les dangers des nanoparticules pour les travailleurs sont constamment mis en avant par les administrations sanitaires qui se sont emparées de ce dossier depuis 2005. Puisque nous savons encore peu de choses de la toxicité des nanoparticules, protégeons-en le mieux possible les salariés, qui sont pour l’heure la catégorie la plus exposée, disent ces acteurs. Cela passe par des préconisations en matière de confinement des circuits de production, de recherche sur la mesure des expositions ou sur les équipements de protection.

Cet accent mis sur la dimension professionnelle des risques liés aux nanoparticules prend donc la forme d’un discours qui postule la possibilité de contrôler ces risques. Evidemment, cette présentation tend à gommer le fait qu’avec le développement du marché des nanotechnologies, de plus en plus de salariés de petites et moyennes entreprises vont être amenés à être exposés à ces matériaux, sans que leur employeur soit toujours en mesure de déployer le même arsenal de moyens pour limiter les expositions. Les discours sur la santé au travail demeurent articulés sur une relative méconnaissance des conditions de travail.

Dans le cas des pesticides, les risques pour les travailleurs restent peu visibles dans l’espace public, si on les compare à l’intérêt qu’a généré en France la question des dangers des pesticides systémiques pour les abeilles, par exemple. Néanmoins, les institutions en charge de la santé des travailleurs, en particulier la Mutualité sociale agricole, s’intéressent de plus en plus à cette question, et financent plusieurs programmes de recherche qui tentent de mettre en évidence les effets des produits phytosanitaires sur la santé des agriculteurs. Ce que nous observons, c’est surtout l’énorme difficulté que soulève cette question. Des centaines de molécules sont utilisées à des fins phytosanitaires, et leurs effets chroniques sont mal connus. On reste là encore dans une logique d’usage contrôlé qui postule que le port d’équipements de protection adaptés permettra de limiter efficacement les risques.

Mais toutes les études qui portent sur les risques professionnels liés aux pesticides se heurtent à un moment ou à un autre au constat que le travail agricole comme activité concrète ne se prête pas bien à cette logique d’usage contrôlé. Les agriculteurs travaillent en plein air, il leur est difficile de garder sans arrêt leurs équipements protectifs, par exemple leurs gants. Pour autant, les victimes d’expositions professionnelles aux pesticides peinent à se reconnaître comme telles. C’est bien plus l’invisibilité sociale des victimes que l’efficacité des dispositifs de prévention qui explique la faible publicisation de la question des pesticides dans sa dimension "santé au travail".



===) La Haute Autorité de santé a mis en place une Commission d’audition (dont vous êtes membre) dans le cadre de l’audition publique "Suivi post-professionnel après l’exposition à l’amiante". Faut-il attendre l’apparition d’une crise comme celle de l’amiante pour que ces risques professionnels liés à des substances toxiques (ou potentiellement toxiques) soient pris en compte en France, au lieu d’adopter le principe de précaution et d’avoir une attitude de prévention ?


La Commission d’audition sur le suivi post-professionnel après l’exposition à l’amiante n’a pas encore rendu ses conclusions, notre rapport est en cours de rédaction. Je me bornerai à signaler que les conditions dans lesquelles l’indemnisation des victimes de l’amiante a été organisée, à partir de la fin des années 1990, sont révélatrices des logiques qui prévalent dans les politiques de santé au travail.

Les fonds mis en place à cet effet, comme le Fonds de cessation anticipée d’activité des travailleurs de l’amiante (FCAATA) ou le FIVA(Fonds d’indemnisation des victimes de l’amiante), sont des dispositifs qui sont restés spécifiques au cas de l’amiante. Ils reposent sur une lecture de la crise de l’amiante en termes de scandale, qui reste dominante depuis le milieu des années 1990. Selon cette interprétation, les victimes de l’amiante sont d’abord victimes d’un lobby d’industriels qui aurait cherché à masquer les dangers de l’amiante, matériau miracle, isolant, peu coûteux. Cette lecture n’est pas nécessairement fausse, mais elle est incomplète. Les victimes de l’amiante sont aussi plus généralement victimes d’un mode d’administration a minima de la santé au travail, qui a confié aux partenaires sociaux l’essentiel des choix en matière de prévention et de réparation des risques professionnels. Ces choix dépendent dès lors davantage de l’état du rapport de force entre employeurs et salariés que de l’état des connaissances relatives aux dangers auxquels les travailleurs sont exposés.

L’amiante est à cet égard un révélateur, tant l’évolution des modes de prévention et de réparation des effets de ce minéral sur la santé des travailleurs est demeurée à la traîne de l’avancée des connaissances scientifiques. En passant par la moulinette du scandale, l’amiante a été traité comme une exception déconnectée des autres enjeux de santé au travail, comme l’a bien montré Emmanuel Henry. Il apparaît dès lors logique d’indemniser spécifiquement les victimes de l’amiante. Une lecture davantage attentive au fait que la gestion du dossier de l’amiante, pour catastrophique qu’elle ait pu être, s’est inscrite dans une certaine continuité historique avec les dynamiques qui prévalent dans les politiques de santé au travail aurait peut-être permis de tirer d’autres conclusions du scandale de l’amiante, et particulier sur la nécessité de réformer en profondeur les modes de gestion des risques professionnels.

Il ne faut pas pour autant considérer que rien n’a bougé sur le front des politiques de santé au travail. Les mutations qui ont affecté l’ensemble des politiques de prévention des menaces sanitaires à partir de la fin des années 1990 n’ont pas laissé ce secteur indemne. De nouvelles administrations sont apparues, porteuses d’une capacité renouvelée de l’Etat à intervenir dans le domaine des risques professionnels, comme le département Santé Travail de l’Institut de veille sanitaire, ou l’Agence française de sécurité sanitaire de l’environnement et du travail (Afsset). L’investissement de cette dernière dans le dossier des risques sanitaires liés aux nanomatériaux est à cet égard révélateur, tant il relève explicitement de la volonté de prendre en compte une menace potentielle alors même qu’elle demeure très incertaine. Mais ces mutations restent d’ampleur limitée, et les logiques paritaires qui prévalaient avant la crise de l’amiante sont loin d’avoir disparu.



===) Vous achevez également - avec Claude Gilbert (PACTE/CNRS-IEP de Grenoble) et Emmanuel Henry (GSPE/IEP de Strasbourg) - une étude sur les évolutions du recours aux savoirs experts dans les politiques de contrôle des pesticides en France depuis les années 80. Avez-vous constaté certaines évolutions ? Lesquelles ? Comment les expliquez-vous ?


Ce programme de recherche a été achevé en septembre 2009. Nous avons cherché à mettre en évidence la manière dont s’organise en pratique le recours aux experts, en travaillant sur trois dossiers où des acteurs administratifs ont abondamment sollicité des savoirs venus du monde académique en vue de l’action politique.

J’étais plus particulièrement en charge du volet de l’enquête portant sur le contrôle des pesticides. Dans ce domaine, les pratiques de recours aux experts par l’autorité compétente - le ministère de l’Agriculture – sont longtemps restées peu formalisées. C’est particulièrement vrai dans le secteur de la santé des abeilles, où le contrôle des produits phytosanitaires a été marqué par un brouillage des frontières entre le monde académique et le monde de l’apiculture, et par un usage passablement bricolé des outils permettant d’évaluer l’écotoxicité des molécules de synthèse.

Je me suis intéressé aux bouleversements que l’affaire du Gaucho a introduits dans cet univers politico-scientifique. L’affaire, en imposant à l’Etat des exigences plus strictes de justification publique de ses choix en matière de contrôle des pesticides, a conduit ce monde de l’expertise sur la santé de l’abeille à durcir ses procédures de sélection des experts et d’évaluation des produits. Elle a constitué un des éléments qui ont accéléré le transfert de l’homologation des substances phytosanitaires du ministère de l’Agriculture vers l’Afssa. Mais les anciennes pratiques sont loin d’avoir totalement disparu à la faveur de ces mutations, et l’Afssa est aujourd’hui très critiquée pour son manque d’indépendance vis-à-vis du ministère de l’Agriculture et des intérêts qui structurent ce secteur d’activité.



===) Votre projet CNRS porte sur "Les usages politiques des savoirs et des incertitudes toxicologiques sur les nanoparticules". Pouvez-vous nous donner quelques précisions à ce sujet ?


Le développement des nanosciences et nanotechnologies (NST) constitue un défi de taille pour la toxicologie. En effet, cette discipline s’est développée au siècle dernier à la fois comme une science orientée vers l’action, en l’occurrence le contrôle des substances chimiques, et comme une science de laboratoire. Les toxicologues soumettent des espèces animales standardisées à des conditions d’exposition reproductibles pour identifier les effets toxiques d’une substance donnée et mesurer des relations dose-réponse. Or, le concept de dose d’exposition ne permet pas de rendre compte des possibles effets des nanoparticules manufacturées. Celles-ci ont la même composition chimique que les matériaux dont elles sont issues, qu’il s’agisse de graphite, d’or ou d’argent. Mais en passant à l’échelle nanométrique, les matériaux acquièrent de nouvelles propriétés en raison de leur forme ou de leur réactivité de surface. Un matériau inerte comme l’or peut devenir réactif avec le corps humain à l’échelle du nanomètre.

En somme, la question des effets toxiques des nanoparticules constitue une épreuve pour la toxicologie et rend visibles les lacunes de cette forme de savoir. Pour comprendre les effets politiques de cette épreuve, je pense qu’il faut la replacer dans le contexte plus général des mutations contemporaines de la toxicologie. Cette discipline a pris depuis une vingtaine d’années un tournant "moléculaire" et mécanistique. Auparavant, l’animal de laboratoire constituait une boîte noire, dont on cherchait simplement à savoir quelle "réponse" elle offrait aux différentes doses d’exposition.

Mais aujourd’hui, les toxicologues s’intéressent de plus en plus aux mécanismes d’action des substances qu’ils utilisent, ils développent de nouveaux tests de toxicité in vitro, sur des cellules, qui permettent de rendre visible la façon dont les agents qu’ils étudient interagissent avec l’organisme. Pour reprendre une expression proposée par Michelle Murphy dans sont travail sur les luttes qui ont entouré la reconnaissance du "syndrome des bâtiments malsains" aux Etats-Unis, le "domaine de perceptibilité" auquel la toxicologie donne accès tend à s’accroître, et permet de plus en plus d’identifier et de mesurer les dangers des nanoparticules. C’est dans cette perspective qu’on peut comprendre pourquoi les toxicologues s’intéressent tant aux nanoparticules manufacturées aujourd’hui, au point que certains d’entre eux développent un sous-champ disciplinaire appelé "nanotoxicologie".

Les incertitudes liées aux effets des nanoparticules sur la santé deviennent une opportunité pour une discipline qui ne jouit pas d’une grande légitimité académique, voire qui est carrément sinistrée dans le cas français.



===) Depuis que vous avez commencé vos recherches sur les nanoparticules manufacturées, avez-vous le sentiment que les risques (potentiels) liés à ces nanoproduits apparaissent davantage sur la scène publique et au niveau politique ?


Les risques liés aux nanosciences et aux nanotechnologies sont aujourd’hui plus visibles qu’ils ne l’étaient il y a encore un ou deux ans. Le débat organisé par la CPDP a à cet égard joué un rôle contradictoire.

D’un côté, il a largement mis en avant la question des risques sanitaires liés aux nanoparticules manufacturées.
Mais de l’autre, la tentative d’organiser un débat public sur cette question a été un relatif échec.

Les opposants les plus radicaux aux NST refusent de considérer que la dimension toxicologique du problème est essentielle, ils préfèrent mettre l’accent sur le risque que peuvent constituer les NST pour les libertés civiles et dénoncer dans le "nanomonde" une forme de totalitarisme à venir. On voit qu’un même objet, les NST, peut alimenter deux registres critiques difficilement compatibles, et que le débat organisé par la CPDP n’est en tout cas pas parvenu à rendre compatibles.

Le débat a surtout permis de rendre visible cette contradiction : en faisant obstacle à son bon déroulement, les opposants aux NST ont pu obtenir une tribune auprès des médias pour porter leurs arguments. Il reste à voir ce que les pouvoirs publics feront de cette critique politique qu’ils ont jusqu’ici fort peu prise en compte.


Entretien coordonné par Marie-Annick Mazoyer – avril 2010



Pour en savoir plus sur les recherches de Jean-Noël Jouzel, voir aussi ces trois entretiens :

- Expertise sanitaire : renforcée ou affaiblie ? Rencontre avec trois experts (O. Borraz / D. Benamouzig / J-N Jouzel)

- Parcours professionnel et scientifique de Jean-Noël Jouzel

- A propos du débat public sur les nanotechnologies




Bibliographie sélective


Contributions à ouvrages

JOUZEL J.-N., "Le risque, l’incertitude et l’action publique", in M. Delori, D. Descheaux-Beaume et S. Saurugger (dir.), Le choix rationnel en science politique. Débats critiques, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2009, p. 277-288.

JOUZEL, J.-N., "Entre deux mondes : la trajectoire publique d’une menace chimique à bas bruit", in C. Gilbert et E. Henry (dir.), Comment se construisent les problèmes de santé publique, Paris, La Découverte, 2009, p. 195-212.


Articles de revues à comité de lecture

HENRY E., JOUZEL J.-N., "Les politiques de santé au travail au prisme de la sociologie de l'action publique", Santé publique, 2008, vol. 20, n° 2, p. 51-58.

JOUZEL J.-N., "Encombrantes victimes. Pourquoi les maladies professionnelles restent-elles socialement invisibles en France ?", Sociologie du travail, 2009, vol. 51, n° 3, p. 402-418.






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