Sciences Po CSO/CNRS CNRS

Entretien avec François Dedieu

ANNEXE DE DOSSIER
Édité le 6 Avril 2010

Entretien avec François Dedieu, chargé de recherche à l'INRA et chercheur associé au CSO

Les risques environnementaux : des catastrophes à la construction des problèmes publics



François Dedieu a soutenu en 2007, à Sciences Po Paris, sa thèse de sociologie intitulée "La sécurité civile dans la tempête. Autopsie organisationnelle de la catastrophe du 27 décembre 1999", sous la direction de Christine Musselin. Puis il a travaillé comme post-doctorant au CSO sur "Les politiques de contrôle des produits phyto-sanitaires" (ou pesticides), en collaborant à deux recherches (l’une financée par l’ANR, l’autre par l’Afsset)

En 2009, François Dedieu a été recruté comme chargé de recherche à l’INRA. Il est rattaché à l'unité de recherche INRA SenS (Sciences en Sociétés), qui est intégrée au GIS (Groupement d’intérêt scientifique) IFRIS (Institut francilien "Recherche, Innovation et Société"), au sein du pôle de Recherche et d’Enseignement supérieur Paris-Est, à Marne-la-Vallée.



Quelle était la problématique de votre thèse ? Comment définir une catastrophe ? Pouvez-vous présenter brièvement vos conclusions ?


A partir du cas de la tempête du 27 décembre 1999, j’ai posé deux questions qui permettaient d’expliquer les deux grandes caractéristiques d’une catastrophe. Elle peut se définir génériquement comme un événement brutal qui bouleverse radicalement l’ordre des choses : comme le suggère cette définition, la catastrophe se caractérise d’abord par sa soudaineté comme on a pu le vérifier lors des dernières grandes catastrophes (le Tsunami de 2004, les attentats terroristes du 11 septembre ou encore l’explosion de l’usine AZF).

Cette première caractéristique renvoie donc au problème de l’alerte qui ne fonctionne pas dans ces situations. Dans le cas de la tempête, le problème était tout à fait particulier puisque l’alerte avait bien été lancée par Météo France mais ne semblait pas avoir été entendue par la sécurité civile. J’ai montré que ce paradoxe apparent s’expliquait par la familiarité apparente du danger annoncé. En effet, et du fait d’effets contextuels particuliers et notamment d’une répétition rapprochée de fausses alertes, les acteurs de la sécurité civile ont vu dans la tempête qui approchait un épisode semblable à ceux qu’ils subissent habituellement à cette période de l’année.
J’ai alors introduit le concept de risque scélérat qui peut se définir comme un danger construit d’une telle manière par des effets contextuels, organisationnels et temporels, principalement, que son caractère exceptionnel est masqué sous une apparence normale.

Ensuite, je me suis intéressé à la gestion de la crise par les secours, qui est la seconde grande caractéristique d’une situation de catastrophe. La question était ici de comprendre comment les nombreux secouristes réunis au sein du dispositif ORSEC parvenaient à se coordonner dans cette situation d’urgence, à laquelle ils n’étaient pas préparés. J’ai montré que la difficulté de ces situations de crise provenait avant tout d’un effet de "désectorisation" qui peut se définir comme la redistribution imprévue des secteurs d’intervention ordinaires. Du fait de l’ampleur, de la nature inédite et des dégâts, la division ordinaire des champs d’intervention est soudainement redéfinie, ce qui fait que chaque service ne sait pas exactement ce qu’il doit faire et ce que fait l’autre, alors même que le bouleversement des zones de compétences ordinaires rend les nécessités de se coordonner plus grandes. Pressés par le temps, les secouristes interviennent indépendamment les uns des autres, ce qui crée des incompréhensions, des actions inutiles et redondantes qui ont souvent pour effet d’aggraver les problèmes de la crise.

Plus généralement, il s’instaure donc une dynamique du désordre dit fortuit puisqu’elle produit des effets opposés et très peu maîtrisés sur la résolution de la crise : à la fois, cette dynamique reproduit et aggrave les problèmes initialement créés par la tempête, mais elle contribue en même temps à les résoudre. L’examen de cette dynamique et de ces effets contradictoires me permettait de soutenir que l’issue de crise est en grande partie aléatoire puisque les secouristes ne maîtrisent pas dans quelle mesure ils vont reproduire les problèmes de la catastrophe.


Avez-vous remarqué une évolution de la gestion des catastrophes naturelles (prévention, système d’alerte, gestion de la crise "post-accidentelle") depuis la tempête de décembre 1999 ?


Sur les risques naturels majeurs, et sur les aspects d’alerte et de gestion de crise, il y a indéniablement des évolutions, mais peut-être pas toujours là où on les attendait. Concernant les alertes, en dix ans, les techniques de prévisions météorologiques se sont affinées et depuis les épisodes de 1999, Météo France et la sécurité civile ont réformé le système d’alerte en appliquant le système des cartes de vigilance qui permet d’avertir directement la population des risques. Si l’on en croit Météo France et la sécurité civile, c’est ce système qui a permis une meilleure efficacité de l’alerte lors de la dernière grande tempête Klaus du 24 janvier 2009 qui a surtout touché le Sud de la France (Aquitaine, Midi-Pyrénées, Languedoc-Roussillon) et qui présente de grandes similitudes avec celle de 1999 en termes de puissance et de destructions.

Mais après le passage de la tempête Xynthia, tout est soudainement remis en cause puisque les consignes accompagnant l’alerte rouge n’ont pas suffi à prévenir les conséquences de la submersion, voire les auraient aggravées puisqu’une des recommandations était de se calfeutrer. Comment expliquer des conséquences aussi différentes entre ces différents épisodes ? Le problème selon moi vient de la confusion structurelle que le système d’alerte météorologique opère entre alerte et vigilance qui rend les réactions préventives de la population et des secouristes en grande partie imprévisibles : si l’alerte implique, de manière substantive, qu’une réaction soit attachée à l’avertissement lancé, on ne peut pas réellement parler d’"alerte météorologique" puisqu’il n’est pas prévu de procédures particulières préétablies en cas des lancements d’alerte, même s’il s’agit d’alerte rouge. En l’absence de procédures ou de mesures préétablies, les réactions préventives à court terme, face à ce type de risque naturel majeur, rendent les réactions des secouristes et de la population imprévisibles puisque, non contraintes, elle sont trop dépendantes de nombreux facteurs comme la mémoire du risque notamment.

Ce flou opérationnel peut s’expliquer par les incertitudes inhérentes à la prévision météorologique : Météo France ne peut anticiper finement le développement des phénomènes climatiques violents. Ainsi, dans l’épisode Xynthia, les prévisionnistes avaient bien annoncé des rafales violentes et des submersions probables des côtes, mais ils n’ont pu prévoir la conjonction aléatoire d’une chute de pression et d’un coefficient de marée exceptionnel. Même si ces difficultés sont compréhensibles, cette confusion opérationnelle nuit à la prévention de ce type de phénomènes naturels dangereux. Précisons que les réactions face aux alertes météorologiques sont encore un domaine mal connu des pouvoirs publics comme des chercheurs : ce que l’on a coutume d’appeler la mémoire de catastrophe soulève de nombreuses interrogations quant à sa robustesse et à sa diffusion dans les dispositifs d’alerte et de vigilance. J’avais interrogé cet aspect dans ma thèse : j’avais remarqué qu’en 1999, hormis quelques individus, la mémoire des précédentes tempêtes n’avait pas joué alors même que trois ans auparavant, en 1996, la France avait été touchée par une tempête dévastatrice, même si les dégâts concernaient surtout la partie Ouest du territoire (Bretagne, principalement). Autrement dit, j’avais pu constater que dans les phénomènes d’apprentissage, il s’opérait des mécanismes de désapprentissage qu’il fallait considérer. Ainsi, et même si une grande partie de la littérature sur les catastrophes s’accorde à souligner l’importance de la mémoire de catastrophe dans la prévention d’événements exceptionnels, il resterait à comprendre plus précisément dans quelle mesure et jusqu’à quand le souvenir d’une catastrophe influe sur les dispositifs d’alerte et de vigilance.

Concernant le volet de la gestion de la crise, les plans de secours ont globalement peu évolué, ce qui est logique puisqu’ils doivent être suffisamment généraux pour s’adapter à la diversité des situations de crise qui sont, par définition, des situations inattendues. Mais le modèle de la dynamique du désordre que j’ai élaboré dans ma thèse m’a permis de faire l’hypothèse que la durée de la sortie de crise dépend bien moins des plans d’urgence et de prévention dont disposent les secouristes que de l’aggravation plus ou moins grande des problèmes créée par la rencontre désordonnée des interventions de secours. Dans le cas de la tempête de 1999, on constate, par exemple, que les secours sont parvenus à résoudre la crise relativement rapidement alors qu’ils n’étaient pas préparés. A l’inverse, les sorties de crise dans des épisodes comme les inondations dans le Sud de la France en 2003 en France ou même de l’ouragan Katrina aux USA en 2005, ont donné lieu à de nombreuses polémiques sur le retard des interventions des secouristes alors que les secouristes étaient mobilisés et s’attendaient à l’événement. Mon idée est donc que l’issue de la crise dépend de l’issue aléatoire du désordre, mais il s’agit d’une hypothèse qu’il faudrait à présent approfondir en analysant et en comparant plusieurs cas, ce que je n’ai pas pu faire jusqu’à présent.


Après votre thèse, vous avez travaillé en tant que post-doctorant au CSO, sur les politiques de contrôle des produits phyto-sanitaires (ou pesticides). Dans quel cadre ? Qu’avez-vous constaté ?


Initialement, cette étude a démarré en 2008 par un projet ANR (Agence nationale de la recherche), dirigé par Olivier Borraz et Danielle Salomon sur les risques émergents. Dans ce projet, il s’agissait initialement de comprendre pourquoi les risques associés aux substances phytosanitaires avaient émergé seulement depuis une dizaine d’années dans l’espace public alors que celles-ci sont répandues en agriculture depuis les années 30 environ. Notre questionnement a ensuite évolué sur la question de la définition de ce risque : les pesticides possèdent, en effet, la particularité d’être présentés comme une menace potentielle pour l’environnement (l’eau, l’air) et la santé humaine et animale.

Or, malgré cette potentialité importante, les pouvoirs publics considèrent que les pesticides constituent avant tout un risque environnemental et, plus précisément, un risque de contamination des eaux, si l’on se réfère au renouvellement de la réglementation sur ce thème depuis les dix dernières années. En l’exprimant brièvement, l’explication réside dans un appariement processuel de plusieurs éléments : dans les années 1990 apparaissent les affaires du Gaucho et du Regent, deux insecticides interdits d’utilisation sur le maïs et le tournesol en 2004, au bout de dix années d’expertises, de contre-expertises et de procédures juridiques, car soupçonnés d’être des "tueurs" d’abeilles.

Ces affaires conjuguées au renouvellement des contraintes règlementaires européennes sur les pesticides conduisent le ministère de l’Environnement, alors en quête de sujets porteurs pour construire sa légitimité, à se saisir de cette problématique. Cette attitude a entraîné une forme de compétition avec le ministère de l’Agriculture désireux, lui, de conserver la maîtrise de l’usage des pesticides, produits indispensables à la protection des végétaux, l’une de leur mission fondamentale. Cette compétition s’est traduite par une inflation législative principalement environnementale autour des pesticides puisque, pour le ministère de l’Ecologie, c’est un moyen de rendre tangible son action, tandis que pour l’Agriculture, intégrer des préoccupations environnementales dans sa propre réglementation permettait de limiter l’influence grandissante de l’écologie.

A présent, dans le cadre d’un projet financé par l’Afsset, Jean-Noël Jouzel et moi-même, nous nous intéressons aux dimensions invisibles de la définition de ce risque à travers la question de l’exposition des travailleurs agricoles à ces substances chimiques. Nous cherchons à comprendre pourquoi l’exposition aux pesticides n’est pas considérée comme un risque professionnel alors que l’on recense une recrudescence d’alertes et de controverses sur ce sujet. Pour le moment, nous n’avons pas encore de constats probants sur cette question. Nous nous attachons surtout à identifier les arènes pertinentes (justice, travail administratif, les études scientifiques, etc.) qui nous permettront d’y répondre au mieux.


Vous avez été recruté, en 2009, comme chargé de recherche à l’INRA. Sur quels thèmes travaillez-vous ? Quel est l’apport de votre formation et de votre expérience de recherche acquises au CSO ?


J’ai été recruté par l’INRA dans l’unité INRA-Sens de l’IFRIS (Institut francilien Recherche, Innovation, Société) pour développer des recherches sur la protection des végétaux qui est un domaine en pleine évolution. En effet, avec le nouveau plan Ecophyto 2018 qui fait suite au Grenelle Environnement et qui est actuellement en cours d’élaboration, le gouvernement a fixé l’objectif ambitieux d’une réduction de la moitié de l’utilisation de l’usage des produits phytosanitaires. Pour le monde agricole, cet objectif est perçu comme une petite révolution puisqu’en l’état, les filières ne disposent pas forcément de solutions de substitution à ces produits pour protéger les cultures qui leur permettent d’assurer leurs objectifs de rendement et de qualité. Ceci est d’autant plus problématique que, du fait du changement climatique, la pression parasitaire sur les cultures s’accroît ou, en tout cas, évolue fortement. Je vais donc m’intéresser à la manière dont le monde agricole parvient à s’adapter à ces évolutions profondes, ce que j’ai commencé à faire puisque j’ai été intégré dans la mission d’expertise confiée à l’INRA qui vise à évaluer les scénarios de faisabilité de cet objectif d’une baisse de 50% de l’utilisation des pesticides en agriculture.

Ma formation au CSO m’est évidemment très précieuse dans le cas de cette mission d’expertise, en particulier puisqu’elle concernait l’analyse des jeux d’acteurs autour de la faisabilité de cet objectif et, plus généralement, dans mes futurs travaux qui concerneront les dispositifs d’action organisée qui encadrent la protection des végétaux.


Entretien coordonné par Marie-Annick Mazoyer (mars 2010)



Voir aussi, sur le site du CSO, l’entretien avec François Dedieu sur la catastrophe provoquée, en août 2005, par l’ouragan Katrina à La Nouvelle-Orléans.


Bibliographie sélective

Thèse

DEDIEU F., La sécurité civile dans la tempête. Autopsie organisationnelle de la catastrophe du 27 décembre 1999 (sous la direction de C. Musselin), Thèse de doctorat de sociologie, Paris, Sciences Po, 2007.


Articles de revues (à comité de lecture)

DEDIEU F., "Alerte et catastrophe : le cas de la tempête de 1999, un risque scélérat", Sociologie du travail, 2009, vol. 51, n° 3, p. 379-401.

Rapport de recherche

BORRAZ O., SALOMON D., DEDIEU F., Des risques sous contrôle : Les effets d’inertie du dispositif de sécurité sanitaire, Paris, CSO, décembre 2009.

Communication

DEDIEU F., "How to study crisis ? Concepts, methods and limits", Workshop organisé par le pôle Cindynique de l'Ecole des Mines de Paris-Sophia Antipolis, 17-18 juin 2005.















INFOS CHERCHEUR(S)



François DEDIEU


DOSSIER



Retour au dossier