Sciences Po CSO/CNRS CNRS

Entretien avec Didier Demazière, chercheur au CSO

ENTRETIENS // INTERVIEWS
Édité le 1 Février 2010

Didier Demazière, sociologue, directeur de recherche CNRS, a rejoint l’équipe du CSO depuis le 1er janvier 2010. Il était précédemment rattaché au laboratoire Printemps/Professions Institutions Temporalités (CNRS- université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines), qu’il a dirigé pendant huit ans (2000- 2008). Dans cet entretien, il nous présente son parcours professionnel et ses différentes thématiques de recherche.

Didier Demazière est l’auteur de nombre de publications, dont Sociologie des chômeurs (La Découverte, 2006) et Le chômage. Comment peut-on être chômeur ? (Belin, 2003). Il a aussi codirigé (avec C. Gadéa) l’ouvrage Sociologie des groupes professionnels. Acquis récents, nouveaux défis (La Découverte, 2009), (avec V. Boussard et P. Milburn) l’ouvrage L’injonction au professionnalisme (Presses Universitaires de Rennes, 2010), et dirigé l’ouvrage Analyses textuelles en sociologie. Logiciels, méthodes, usages (Presses Universitaires de Rennes, 2006). D’autre part, il enseigne à l’université Paris Dauphine depuis 2009 après avoir été chargé de cours pendant dix ans à l’université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines (1999-2009). De plus, il coordonne le comité de rédaction de la revue Sociologie du Travail, co-dirige la revue Langage et société, et anime le réseau "Occupations and Professions" de la Society for the Advancement of Socio-Economics (SASE).

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Quels ont été votre formation et votre parcours professionnel ? Pourquoi avoir choisi la sociologie ?

J’ai suivi un cursus de sociologie à l’Université. Je m’y suis inscrit avec l’envie de faire de l’anthropologie et de me tourner ensuite vers l’archéologie, qui était à l’époque ma perspective professionnelle. Mais j’ai été très vite marqué par quelques cours, en particulier celui qui était consacré au Suicide de Durkheim. Je l’ai vécu comme une sorte de révolution intellectuelle, une analyse à rebours des perspectives habituelles centrées sur les histoires individuelles. J’ai été aussi très impressionné par d’autres travaux, par exemple sur l’accès à l’université ou sur l’homogamie, qui mettaient en évidence des déterminismes sociaux. Bref, pour moi, la découverte de la sociologie a été la révélation de phénomènes masqués, insoupçonnés, inimaginables. Dès mon DEUG, je dévorais les livres, je me passionnais. Je me suis investi sans visée particulière, et j’ai continué année après année.

J’ai fait ma formation pour l’essentiel à l’Université des sciences et techniques de Lille, en travaillant d’abord pour des instituts de sondage, puis sur des contrats à l’université. Mais, dans la deuxième partie des années 1980, on nous décourageait de faire une thèse, parce que les recrutements dans la recherche et l’enseignement supérieur étaient très rares. Alors, j’ai fait des DEA, sans but précis, l'un en sociologie à l’EHESS (Ecole des hautes études en sciences sociales), l’autre en science politique à l’Université de droit de Lille.

Je me sentais de plus en plus sociologue, toujours aussi passionné, et j’ai préparé une thèse, que j’ai soutenue en 1991. A ce moment, mon directeur de thèse, Claude Dubar, m’a proposé un poste contractuel d’ingénieur de recherche au Centre d’études et de recherches sur les qualifications (Cereq). L’année suivante, en 1992, j’ai été recruté au CNRS. Je suis resté trois ans au Centre lillois d’étude et de recherches sociologiques et économiques (Clersé), tout en participant à la création du laboratoire Printemps, à l’Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines, que j’ai rejoint quand il est devenu UMR en 1998. J’y ai été directeur-adjoint deux ans, puis je l’ai dirigé pendant huit ans, jusque fin 2008.

Depuis le début des années 1990, vos recherches sont centrées sur le chômage et les statuts sociaux. Pourquoi le choix de ce thème ? Comment avez-vous abordé cette question ? Dans quelles directions avez-vous mené vos recherches ? Quel est l’apport spécifique de vos recherches par rapport aux études statistiques et autres travaux sur le chômage ?

Quand je me suis mis à étudier le chômage, j’ai travaillé pour la première fois sur un thème que je n’avais pas choisi. Auparavant, mes sujets correspondaient à des centres d’intérêts personnels, politiques (une maîtrise sur la question de la confiscation du pouvoir dans les sociétés coopératives ouvrières de production), militants (un DEA sur la candidature de Coluche à l’élection présidentielle), quasi-professionnels (un DEA sur la recherche sur contrats en sociologie).

Sur le chômage, j’ai été sollicité par un chercheur pour faire, en dépannage, l’évaluation d’un centre de bilan professionnel pour le compte de l’ANPE. C’était en 1987, et dans la foulée, j’ai fait plusieurs contrats d’évaluation de dispositifs de formation ou d’accompagnement des chômeurs. A l’époque, la demande sociale et les financements sur ce thème étaient importants. Je travaillais alors dans le cadre d’un laboratoire dirigé par Claude Dubar. Et lui m’a incité à répondre à un appel d’offres de la Mission interministérielle recherche expérimentation (MIRE). J’ai proposé une recherche sur la réception des chômeurs de longue durée à l’ANPE. En y travaillant, c’est devenu un projet de thèse, sur un domaine où je m’étais spécialisé de fait.

Mon idée était moins de faire une sociologie interactionniste, même si l’objet central était les interactions au guichet de l’ANPE, que d’étudier une situation problématique sur un plan institutionnel et normatif, comme sur un plan individuel et identitaire. Donc, j’ai centré l’analyse sur les chômeurs considérés, par eux et par les autres, comme inemployables, c'est-à-dire des chômeurs ayant au moins trois ans d’ancienneté de chômage. Et la question était : que peut-on faire quand on ne peut rien faire mais qu’il faut faire quelque chose ?

Des chômeurs inemployables c’est une contradiction, surtout quand ils restent inscrits à l’ANPE, donc qu’ils veulent préserver leur statut de chômeur, qu’ils veulent un emploi sans pouvoir en obtenir un, et qu’il faut prendre en compte le fait qu’ils sont chômeurs malgré tout, en dépit de tout. Mon point de vue, qui a été constant par la suite, a consisté à sortir d’une sociologie des chômeurs, de leurs conditions de vie et expériences vécues, qui était dominante, pour mettre au cœur de l’analyse les rapports entre les chômeurs et les institutions. Je voulais proposer une sociologie du chômage, et pas des chômeurs, en puisant aux travaux sur l’invention historique du chômage, qui m’ont beaucoup marqué. Peu à peu, j’ai développé la thèse d’une crise du chômage, d’une dé-re-construction sociale du chômage dans l’époque contemporaine.

Bien sûr, on peut analyser les traces de cette crise de multiples manières : dans les événements biographiques et les tournants des parcours individuels, dans les difficultés du travail au guichet des institutions du chômage, dans les mécanismes d’interprétation subjective des expériences vécues, dans la production de jugements d’employabilité, dans les procédures de sélection à l’embauche, dans les expressions publiques et collectives des chômeurs, dans la multiplication des statuts entre l’emploi et l’assistance, etc. J’ai effectué des recherches dans toutes ces directions sur une période de quinze ans, mais mon idée constante était d’alimenter ainsi l’analyse des transformations de la catégorisation des statuts sociaux et donc la dynamique de la catégorie chômage. Je l’ai thématisée et élargie ensuite dans mon habilitation à diriger des recherches autour d’une théorie des catégorisations sociales.

Quelles sont vos orientations méthodologiques ? Comment vous situez-vous par rapport aux différents courants de la sociologie ?

Si je fais un inventaire des méthodes utilisées dans mes différents travaux, je constate que j’ai mobilisé une large palette de méthodes : analyse longitudinale de panels, observation directe d’interactions situées, observation participante au sein de collectifs, exploitation statistique de fichiers administratifs, entretiens approfondis, recueil de témoignages, etc. C’est dire que je n’ai pas d’orientations méthodologiques à proprement parler, d’abord parce que les choix de méthodes ne sont pas indépendants des questions de recherche et des possibilités pratiques sur le terrain, ensuite parce que le croisement de différentes méthodes relève à mon sens d’une bonne pratique de recherche.

Au long de mon parcours, j’ai néanmoins approfondi certaines perspectives méthodologiques plutôt que d’autres, en particulier des méthodes qu’on appelle souvent qualitatives et que je préfère appeler non standardisées, ouvertes. Ainsi, j’ai publié régulièrement depuis une dizaine d’années sur la production et l’analyse des entretiens biographiques, et sur l’analyse de discours et les logiciels d’analyse textuelle. Il y a plusieurs raisons à cela. La plus générale est que les méthodes dites qualitatives souffrent d’un déficit de légitimité par rapport aux méthodes statistiques : elles seraient peu rigoureuses, instables, dépendantes de la subjectivité des chercheurs. Dans un tel contexte, je crois utile d’œuvrer à une meilleure transparence des opérations effectuées sur les matériaux, à un approfondissement de la réflexivité sur les activités méthodologiques apparemment les plus banales ou techniques, à une mise en débat des pratiques des chercheurs. Ensuite, et cela rejoint des orientations à la fois méthodologiques et théoriques plus marquées, j’attache une grande importance aux manières dont les acteurs s’engagent dans leurs activités, interprètent leurs situations, donnent sens à leurs parcours, expérimentent les mondes sociaux dans lesquels ils vivent. J’ai donc assez logiquement réfléchi aux approches biographiques, qui m’apparaissent incontournables et insuffisantes à la fois. Enfin, mon investissement sur les méthodes est aussi alimenté par la place que j’accorde au langage dans les processus sociaux, parce qu’il est le système décisif de signes, parce qu’il est le moyen de donner sens à ses expériences, parce qu’il est l’outil par excellence de fabrication du monde social, parce qu’il est l’instrument de constitution de stocks de connaissances partagées et échangées, bref parce qu’il est non pas un reflet de la réalité sociale mais une activité de production de celle-ci.

Vous rédigez actuellement un ouvrage portant sur la comparaison internationale des expériences vécues du chômage et des catégorisations institutionnelles de la privation de travail (Brésil, Japon, France). Quels sont vos premiers constats ?

Cet ouvrage, écrit avec trois collègues, vise à rendre compte des résultats d’une recherche collective fondée sur la réalisation d’entretiens approfondis auprès de chômeurs vivant dans trois métropoles (São Paulo, Tokyo et Paris). C’est aussi une tentative pour associer deux perspectives rarement combinées : la comparaison internationale et la démarche compréhensive.

L’objectif est d’approfondir l’analyse des processus de construction sociale du chômage en croisant les catégories institutionnelles au principe de la définition des statuts sociaux dans les trois contextes, et les catégories indigènes au principe de l’interprétation et de la gestion des situations par les individus privés de travail. Les pays ont été choisis parce que le chômage y est une catégorie suffisamment diffusée pour qu’elle opère dans les processus d’interprétation des situations vécues. Il y fonctionne comme un référent normatif enraciné dans les univers de vie, et pas seulement comme une catégorie statistique ou administrative abstraite. Mais, par ailleurs, les manières de se définir comme chômeur (ou non), les façons de reconnaître cette qualité, les modalités d’identification et d’inscription dans des statuts ou quasi-statuts, les usages de la catégorie de chômeur (et de ses alternatives) sont spécifiques et particuliers à chaque société.

Les résultats montrent que chaque pays peut être caractérisé par un mode normatif de gestion du chômage, qui fonctionne comme figure de référence pour les individus sans travail, que j’appelle l’encadrement de l’insertion en France, la débrouillardise organisée au Brésil, la responsabilité personnelle au Japon. Mais les différences nationales doivent êtres modulées, d’au moins trois façons. Tout d’abord, les figures de référence spécifiques sont en tension avec une contre-figure commune et transversale, caractérisée par le découragement. Ensuite, les différences nationales s’inscrivent dans un espace commun de significations, qui rassemble et organise les différentes manières d’être chômeur. Enfin, les caractéristiques sociales comme la situation professionnelle, l’âge, le sexe, différencient les définitions de situation dans chacun des pays selon des modalités assez proches.

Finalement, la démarche comparative et compréhensive vise à théoriser la dimension nationale en termes de configurations, définies dans la tension entre des contextes normatifs et institutionnels résultant des histoires nationales (statuts sociaux, politiques publiques, fonctionnement du marché du travail) et des logiques subjectives associées aux caractéristiques sociales des individus concernés.

Quels ont été vos autres thèmes de recherche ? Y a-t-il un fil conducteur entre ces recherches et vos travaux sur le chômage ?

Depuis le début des années 2000, j’ai travaillé sur l’analyse des dynamiques professionnelles, en particulier des transformations des activités de travail et des groupes professionnels. Il s’agit de déplacer sur d’autres terrains le cadre d’analyse sociologique forgé antérieurement autour des processus de catégorisation de la réalité sociale. Mon interrogation centrale a porté sur les processus d’identification et de configuration du travail, plus précisément du travail professionnel, entendu comme une activité désignant des ensembles de travailleurs exerçant une activité ayant le même nom, et par conséquent dotés d’une visibilité sociale minimale et occupant une place différenciée dans la division sociale du travail.

J’ai travaillé notamment sur les facteurs de La Poste et sur les médiateurs sociaux, et chaque fois, l’objectif était de prendre en compte l’hétérogénéité des sources de définition du travail : d’une part, les travailleurs eux-mêmes, caractérisés par des formes de coalition, des degrés d’appartenance et des intensités d’identification variables, d’autre part, les organisations dans lesquelles ils travaillent, caractérisées par des modes de prescription, des formes de régulation et des dispositifs gestionnaires plus ou moins codifiés.

Poursuivez-vous actuellement des recherches en ces différents domaines ? Lesquelles ?

Oui, actuellement, j’ai plusieurs chantiers de recherche, qui portent sur des activités professionnelles soumises à des transformations qui affectent leur périmètre, leur légitimité, leur consistance, leur continuité. De manière plus précise, ce sont les marges du travail professionnel qui font l’objet de mes recherches : il faut entendre par là des activités apparaissant comme particulièrement problématiques du point de vue de certains –et non nécessairement tous- les acteurs engagés dans les mondes sociaux correspondants, ou pour le dire autrement des activités faiblement professionnalisées.

Les terrains ont été choisis parce que ce trait commun y est le produit de processus – a priori - fort divers et parce qu’ils permettent de creuser des interrogations spécifiques. Ainsi, depuis plusieurs années, je travaille, avec deux collègues de Lille et Louvain, sur les développeurs de logiciels libres, et notamment sur les formes spécifiques d’organisation d’un travail effectué bénévolement et coordonné de manière distante. De plus, je pilote une recherche soutenue par l’ANR sur les élus politiques régionaux ayant des fonctions exécutives, qui interroge notamment les manières dont les élus les moins expérimentés configurent et s’approprient un travail aux contours flous, un mandat professionnel instable. Enfin, je viens de démarrer, avec un collègue du laboratoire Printemps, une recherche sur les agents de joueurs dans le football professionnel, destinée à rendre compte des conditions et modalités de l’activité de ces intermédiaires du marché et de leur contribution à la production des carrières sportives.

Pour quelles raisons avez-vous choisi de quitter le laboratoire Printemps et d’être rattaché au CSO ? Quelles similitudes et différences percevez-vous entre le laboratoire Printemps et le CSO (sur le plan scientifique et organisationnel)

J’ai été engagé dans le laboratoire Printemps pendant longtemps : j’ai participé aux réflexions qui ont débouché sur sa création en 1995, j’en suis devenu officiellement membre en 1998, et je l’ai dirigé pendant huit années. Après tout ce temps, j’ai la conviction qu’il est utile, sinon indispensable, d’avoir une mobilité. J’avais d’ailleurs annoncé aux membres du laboratoire Printemps, il y a plus de deux ans, qu’après avoir quitté la direction, je réfléchirai à une mobilité. Pour moi, c’est un moyen de gérer ma carrière, une façon de changer de routines, de se plonger dans un milieu alimenté par d’autres références, de faire de nouvelles découvertes.

J’ai choisi le CSO pour plusieurs raisons.
D’abord, c’est cohérent avec ma démarche de changement, parce que c’est un laboratoire fort différent du Printemps, par son histoire, son ancrage institutionnel, ses héritages théoriques. Mais c’est aussi parce que je partage avec le CSO une conception de la recherche, qui combine des enquêtes empiriques approfondies et rigoureuses et une théorisation exigeante et ambitieuse. C’est, je crois, un point commun entre mes deux laboratoires, celui d’où je viens et celui où j’arrive. Ensuite, je pense que mes travaux s’articulent au projet collectif du CSO, et sous de multiples aspects : les transformations des groupes professionnels et les processus de professionnalisation, la recomposition du travail et du pouvoir professionnels, les rapports entre professions et organisations, les tensions entre régulations publiques, marchandes et professionnelles… Mes opérations de recherche actuelles contribueront, à leur manière, à interroger certaines des catégories centrales de la sociologie du travail et des organisations : les professions, le marché du travail, l’action publique, etc. Par ailleurs, je crois que le CSO, et c’est là un autre trait partagé avec le laboratoire Printemps, a un fonctionnement qui fait une large place aux discussions scientifiques, aux échanges transversaux, aux confrontations de travaux. Or, je suis très attaché aux débats qui, quand ils sont conduits dans une confiance mutuelle, constituent une incitation à l’approfondissement des analyses et un stimulant incomparable pour la réflexion. Nombre d’autres caractéristiques du CSO ont pesé dans ma décision : il est attaché à l’intégration des doctorants dans les activités collectives, il est adossé à un établissement d’enseignement supérieur - Sciences Po - à la réputation établie, il est animé par des principes de collégialité et de convivialité qui structurent sa vie interne.

Entretien coordonné par Marie-Annick Mazoyer




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Didier DEMAZIERE