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Jean-Noël Jouzel nous donne son avis sur le débat public sur les nanotechnologies

ENTRETIENS // INTERVIEWS
Édité le 18 Décembre 2009

Un débat public national sur les nanotechnologies a débuté en octobre pour quatre mois : Jean-Noël Jouzel, sociologue au CSO, qui travaille sur les nanoparticules manufacturées, apporte son éclairage…

Jean-Noël Jouzel spécialiste des conflits politiques liés aux risques sanitaires, a développé un intérêt particulier pour les questions concernant la santé au travail et les risques professionnels liés à l’utilisation de substances toxiques.





La Commission nationale du débat public (CNDP) initie quatre mois de débats sur les nanotechnologies. En quoi le sociologue peut-il contribuer à ce débat ?


Le débat sur les nanotechnologies est l'une des suites du Grenelle de l’environnement. Il a pour but d’organiser la participation du public sur ce vaste ensemble de technologies liées aux nouvelles possibilités de manipulation de la matière à l’échelle du nanomètre. De nombreuses incertitudes demeurent sur les risques et les bénéfices possibles de cette innovation industrielle.


Les sociologues sont de plus en plus nombreux à travailler sur les risques sanitaires ainsi que sur les procédures participatives. Leur démarche consiste souvent à déconstruire l’objet qu’ils étudient pour en comprendre la mécanique. En l’occurrence, il est intéressant de remonter le fil de la procédure choisie pour faire participer le public sur les nanotechnologies. La CNDP a été créée au milieu des années 1990 pour organiser la participation du public sur les grands projets d’infrastructure. Sa mise en place a répondu à un souci de correction des outils de participation jusqu’alors utilisés dans ce domaine, en particulier les enquêtes publiques, qui souffraient d’une désaffection massive du public. Pour le dire autrement, le cœur de métier de la CNDP est de faire participer le public sur des questions relativement précises : l’installation d’un site industriel à risque, le tracé d’une voie ferrée à grande vitesse…
Dans le cas du débat sur les nanotechnologies, à l’inverse, les questions prolifèrent : risques pour la santé, pour l’environnement, mais aussi craintes de possibles limitations des libertés publiques ou des conséquences de l’usage des nanotechnologies à des fins militaires…
Il est utile de comprendre ce que l’option retenue pour organiser le débat a de singulier pour suivre la manière dont les débats vont se dérouler.


Quelle est votre approche vis-à-vis de ce terrain ?

Une part importante de mon travail consiste à faire la généalogie des nanotechnologies en tant que problème public.
Mon hypothèse de recherche est que c’est surtout la dimension sanitaire des risques liés aux nanoparticules manufacturées qui a été le vecteur de la mise sur agenda de cette question. Dès lors, je m’efforce de retracer la trajectoire de cette dimension du problème en interrogeant les acteurs académiques et scientifiques qui l’ont investie. Les discours qui circulent autour des "nanos" les donnent souvent à voir comme une innovation radicale. D’un point de vue industriel, c’est peut-être le cas. Mais d’un point de vue politique, les préoccupations autour des nanotechnologies trouvent de nombreuses racines dans des problèmes plus anciens, comme la pollution atmosphérique ou les risques professionnels liés à l’inhalation des poussières d’amiante ou de silice. Il faut éclairer cette histoire pour comprendre ce qui est en train de se jouer autour des nanotechnologies.



Quelles questions la société doit se poser sur les nanotechnologies ?

Il faut bien comprendre que le débat public arrive tardivement dans la pourtant brève histoire des nanotechnologies. Les sommes d’ores et déjà investies sont massives, et la question n’est plus vraiment de savoir si l’on est "pour ou contre" les nanotechnologies.
Ce qui me semble plus pertinent, c’est de nous demander pourquoi nous accordons tant d’importance aux risques liés aux nanoparticules manufacturées, alors qu’il existe déjà sur le marché des dizaines de milliers de substances issues de la chimie de synthèse classique, sur les propriétés toxiques desquelles nous savons fort peu de chose sans que cela paraisse constituer un problème. Le nouveau Règlement européen REACH a pour objectif de contrôler les risques sanitaires liés à ces substances. Dans les débats sur les nanotechnologies, la question de savoir si REACH est adapté aux nanoparticules est très souvent posée ; celle de savoir si REACH est un bon outil de contrôle des substances de synthèse au contact desquelles nous vivons depuis des décennies demeure, en revanche, très peu abordée.

Il faut considérer les débats sur les nanotechnologies comme une opportunité de mettre en discussion des questions plus larges qui restent peu abordées dans l’espace public : les dispositifs de protection des travailleurs exposés aux substances dangereuses sont-ils satisfaisants ? Les politiques de contrôle de la pollution atmosphérique sont-elles suffisantes ? Pour cela, sans doute faut-il aller à rebours des nombreux discours qui tendent à présenter les nanotechnologies comme une innovation radicale introduisant une rupture totale avec le passé. La sociologie, mais aussi l’histoire et la science politique, ont à cet égard un rôle essentiel à jouer.