Sciences Po CSO/CNRS CNRS

Entretien avec Henri Bergeron, dans le cadre de la parution de l’ouvrage Sociologie de la drogue (La Découverte, juin 2009)

ENTRETIENS // INTERVIEWS
9 Octobre 2009

Henri Bergeron est chercheur CNRS au CSO, responsable du programme Santé du laboratoire et coordinateur scientifique de la Chaire Santé de Sciences Po. Depuis une quinzaine d’années, il mène des recherches sur les politiques de santé et les transformations des pratiques et de la profession médicales, en étudiant divers objets : drogues illicites, alcool, obésité, recherche médicale, santé publique. Il mobilise les outils de la sociologie de l’action publique et de la sociologie des organisations afin de rendre compte des dynamiques à l’œuvre dans les processus de formation de l’action publique en santé et dans ceux qui président aux reconfigurations du champ de la santé. H. Bergeron a été détaché pendant quatre ans à l’OEDT (Observatoire européen des drogues et des toxicomanies), à Lisbonne (2002-2006). Il est l’auteur de nombreuses publications dont les ouvrages, Soigner la toxicomanie. Les dispositifs de soins, entre idéologie et action (L'Harmattan, 1996); L'Etat et la toxicomanie. Histoire d'une singularité française (Puf, 1999) et, en juin 2009, Sociologie de la drogue (La Découverte, collection Repères). Nous lui avons posé quelques questions au sujet de ce livre.

Quel est l’objectif de cet ouvrage ? Pourquoi une "Sociologie de la drogue" ?

L’objectif de cet ouvrage est assez élémentaire : il s’agit de réaliser un bref examen raisonné des principaux travaux de sociologie s’intéressant à la question des drogues. Ce parcours, non parfaitement exhaustif, est l’occasion de pointer quelques-unes des problématiques essentielles liées à la consommation massive de produits psychoactifs dans les sociétés contemporaines : comment expliquer qu’une pratique aux effets potentiellement délétères et formellement prohibée par le droit, se soit ainsi tellement développée et que les politiques de contrôle et de régulation censées enrayer sa progression n’aient pas réussi à accomplir leurs ambitions fondatrices ? Bien sûr, la drogue est un "objet prétexte" et cette revue critique a aussi à cœur de révéler le regard singulier que s’est forgé la discipline sur cet objet ; singulier en ce que la sociologie a cherché à développer une approche épistémologique qui se distingue de celles qui ont vite dominé le marché des théories scientifiques : les sciences médicales et psychologiques, mais aussi la criminologie.

Que recouvre actuellement la notion de drogue ? Quels sont les critères sociaux, culturels et politiques qui ont déterminé le classement de certaines substances comme drogues (qui n’ont pas toujours été classées ainsi) alors que d’autres produits en étaient exclus (alcool, tabac…) ?

Communément et juridiquement les drogues désignent ces produits psychoactifs (héroïne, cocaïne, cannabis, ecstasy, etc.) classés par les conventions internationales et par les droits nationaux, dans une définition proprement tautologique, comme "stupéfiants" (est considéré comme stupéfiant ce qui est classé comme stupéfiant !!!) et dont l’usage, autre qu’à des fins thérapeutiques ou de recherche, est prohibé.

Mais il n’existe pas, en vérité, de nécessité médicale, psychopathologique ou pharmacologique, qui puisse justifier seule des classements juridiques des stupéfiants. Ce constat, d’une grande banalité, invite à reconnaître que la catégorisation sociale d’une substance comme "drogue" et son classement juridique comme "stupéfiant" relève plus volontiers d’un arbitraire social et culturel. Les intérêts commerciaux et des politiques "masquées" de discrimination sociale sont souvent à l’origine de la régulation juridique des usages des différents produits. L’alcool, le café et le tabac, ces substances nobles et prisées, n’ont, eux, fait l’objet (hors prohibition aux USA) de politiques de régulation que très récemment.

Vous montrez dans votre ouvrage que l’usage des drogues (cannabis, héroïne, cocaïne…) s’est développé en Occident au XIXe siècle pour se diffuser massivement à partir des années 1950. Quelles sont les causes de cette massification récente de la consommation de drogues ?

Certains auteurs insistent sur des facteurs économiques, commerciaux et des évolutions liées aux flux migratoires pour expliquer le commerce sélectif (toutes les substances psychoactives ne sont pas devenues des produits de "consommation courante" - global commodities comme le dit Courtewright - puis la consommation de certains produits. Mais il n’existe guère, en vérité et comme le note Pharo, de théorie durkheimienne, qui pointerait la force de "courants addictogènes" susceptibles de toucher certains groupes sociaux et pas d’autres, pas plus qu’il n’existe de théorie wébérienne qui insisterait sur l’existence d’affinités électives entre un "habitus" social ou religieux et une pratique de consommation (Pharo). Au rang des remarquables exceptions figure, à n’en pas douter, la théorie d’Ehrenberg, qui paraît pouvoir fonder un entendement d’ensemble du phénomène, en concevant les drogues comme des instruments couvrant un large spectre de fonctions, du confort psychologique à la stimulation des performances individuelles. Il y a là l’une des rares tentatives de lier les raisons du développement des usages à des transformations anthropologiques essentielles, survenues au cours du XXe siècle, et qui traversent la singularité des différents contextes sociaux.


Quelles sont, en France et plus généralement en Europe, les politiques publiques en matière de drogues ? Quelle a été leur évolution ?


La régulation des usages et, bien sûr, du commerce des drogues est longtemps restée principalement d’ordre judiciaire et policier, même si les toxicomanes se sont vite vu offrir des traitements de toutes sortes. Progressivement et de manière plus évidente dans le dernier quart du XXe siècle, les problèmes liés aux drogues ont été toutefois de plus en plus manifestement définis en référence à une grammaire sanitaire et aux conséquences pour la santé publique qui pouvaient leur être liées.

Longtemps, les politiques publiques ont paru se définir dans le cadre de logiques et de spécificités essentiellement nationales : elles ont semblé être marquées, pendant de nombreuses décennies, par les particularismes sociaux, institutionnels et culturels de chacun des Etats. Cattacin et al. [1999]distinguaient ainsi, en Europe, trois modèles principaux, distinctions en partie façonnées par les types d’Etat providence constitués dans les différents pays européens.

On peut se demander aujourd’hui si la médicalisation et la sanitarisation des problèmes de drogues n’ont pas contribué à effacer les différences les plus saillantes entre pays européens. Ce rapprochement progressif des politiques européennes doit certainement beaucoup à la reconnaissance croissante du caractère fondamental de la réduction des risques dans les stratégies antidrogues, tout autant qu’au refus de considérer la prison comme la peine devant sanctionner l’usage simple. Il est remarquable qu’il s’agisse là de deux pommes de discorde qui divisaient profondément les Etats membres il y a encore dix ans, et qui sont aujourd’hui des sujets suscitant sinon un froid consensus, du moins des discussions plus techniques et moins passionnées. Il est, bien sûr, trop tôt pour affirmer que les politiques des Etats européens connaissent des trajectoires parfaitement convergentes, mais on peut toutefois légitimement se demander si un modèle européen de gestion et de régulation des problèmes de drogues n’est pas en train d’émerger, sur un sujet où l’Union européenne n’a pourtant guère de compétences communautaires. Les ressorts précis des dynamiques présidant à ce supposé processus de convergence politique restent encore à explorer, même si certains auteurs forment déjà quelques hypothèses sur le rôle clef de la Commission européenne et de certaines de ses institutions [Grange, 2005 ; Bergeron, 2005].

Et par rapport aux Etats-Unis ?

On remarquera également avec intérêt que les politiques européennes se distinguent de celles menées aux Etats-Unis, où l’Etat pénal aurait, d’après certains auteurs [Wacquant, 1998], remplacé l’Etat social. Ce que l’on pourrait appeler le "modèle de la fonction inverse" et qui suppose que la réponse pénale s’accroît à mesure que l’offre sociale décline ne s’applique guère à la situation européenne : contrairement à ce qu’avance Wacquant pour les Etats-Unis (et en le paraphrasant), le traitement pénal sévère (par l’emprisonnement en particulier) de l’usage simple de drogues a progressivement, en Europe, été doté d’une charge symbolique négative, tandis que l’approche médicale et sociale, donc par le Welfare, s’est vu progressivement connotée positivement. Toutefois, si l’Etat pénal décrit par Wacquant, cet Etat qui enferme plutôt qu’il ne traite (ou qui traite en enfermant), ne s’est pas épanoui en Europe, on ne peut manquer de relever l’augmentation des interpellations massives pour usage de drogues dans un grand nombre de pays, les tentatives de maximisation de la réponse judiciaire à l’usage, dans un certain nombre d’autres pays, et le maintien généralisé du principe de la prohibition. Ainsi est-il plus juste de constater l’existence d’un phénomène de juxtaposition de l’Etat social et de l’Etat pénal, en Europe, que d’avancer l’hypothèse d’une relation de compensation.

On peut enfin pointer l’existence d’une tendance à réprimer "les atteintes au bon agencement des relations en public" [Wacquant, 1998] : qu’il s’agisse des législations sur la drogue au volant, des mesures de lutte contre les nuisances publiques (en particulier, en Irlande, aux Pays-Bas, en Belgique et en Grande-Bretagne), de l’interdiction des rassemblements de jeunes qui boivent de l’alcool dans les lieux publics (Espagne), des dispositions réglementaires encadrant l’organisation de rave parties et leur isolement dans des espaces fermés ou encore des tentations grandissantes de contrôle de la consommation sur le lieu de travail et du développement consécutif de l’utilisation des tests [Crespin, 2004], etc., voilà autant de mesures, diverses certes, mais qui cherchent la "civilisation" de conduites nuisibles pour la collectivité, leur maintien à distance de l’espace partagé ou tout bonnement leur interdiction [Bergeron, 2009]. Il n’est pas déraisonnable de vouloir y discerner une volonté de protection de l’espace public et de la collectivité, protection qui était un des arguments clefs de la campagne de promotion de la réduction des risques. A n’en pas douter, comme dans le cas de la formation d’autres politiques publiques, les associations de "victimes" de ces usages et des usagers auront un rôle plus important dans l’élaboration de l’action publique, si pareille tendance venait s’affirmer, comme ce fut le cas en France lors du vote de la loi sur les stupéfiants au volant de 2003, loi dite Marilou du nom de l’association créée par les parents d’une victime d’un accident de la route où le conducteur d’un des véhicules avait été testé positif au cannabis. Médicalisation, souci de sécurité sanitaire et contrôle de l’espace public, voilà trois axes de développement de la régulation politique et du contrôle social de l’usage de drogues.

Entretien coordonné par Marie-Annick Mazoyer


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Henri BERGERON