Sciences Po CSO/CNRS CNRS

Entretien avec Jean-Noël Jouzel, nouveau chercheur au CSO

ENTRETIENS // INTERVIEWS
Édité le 5 Mai 2009

Jean-Noël Jouzel, qui a été recruté au CNRS comme chargé de recherche en 2008, a été rattaché au CSO en octobre 2008. Docteur en science politique, il a soutenu en 2006 sa thèse intitulée Une cause sans conséquences : comparaison des trajectoires politiques des éthers de glycol en France et en Californie(Institut d’études politiques de Grenoble), sous la direction de Claude Gilbert. Il était précédemment rattaché au PACTE (Politiques publiques, Action politique, Territoires)/CNRS-Sciences Po Grenoble/Université Pierre Mendès France. Jean-Noël Jouzel travaille sur les décisions et les conflits politiques liés aux risques sanitaires, et plus particulièrement sur la régulation de substances potentiellement toxiques (éthers de glycol, nanoparticules manufacturées, substances phytosanitaires). Il a développé également un intérêt particulier pour les questions concernant la santé au travail et les risques professionnels liés à ces substances.

En outre, Jean-Noël Jouzel a enseigné à l’IEP de Grenoble (sociologie générale, analyse des politiques publiques) et exerce certaines activités d’expertise.


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===) Pouvez-vous évoquer brièvement votre parcours professionnel (formation – expérience professionnelle) ?

Je suis un ancien élève de l’Ecole normale supérieure de Cachan où j’ai suivi le magistère d’Humanités modernes, couplé avec l’université Paris X, avant d’obtenir l’agrégation de sciences sociales. Puis, j’ai fait à Sciences Po Paris, un DEA de sociologie politique et d’analyse des politiques publiques sous la direction de Pierre Lascoumes, avant de partir, en 2002, faire ma thèse de science politique à l’Institut d’études politiques de Grenoble, sous la direction de Claude Gilbert, dans le cadre du laboratoire PACTE-CERAT. Après ma thèse, j’ai été ATER à l’Institut d’études politiques de Grenoble (en science politique) avant d’entrer au CNRS comme chargé de recherche en 2008 et d’être rattaché au CSO, laboratoire que j’avais demandé en premier choix sur mon dossier de candidature CNRS.

Mon mémoire de DEA portait sur une controverse locale autour d’un projet d’usine potentiellement dangereuse en Bretagne, dans un contexte marqué par l’explosion de l’usine AZF à Toulouse en septembre 2001. Pour ma thèse, j’ai choisi de m’intéresser à la question du contrôle des substances dangereuses, qui me paraissait faiblement investie par les sociologues et les politistes travaillant sur les problèmes de santé environnementale. J’ai rapidement compris que j’avais intérêt à focaliser mon attention sur un cas particulier de substances toxiques, car parmi les 100 000 molécules de synthèse mises sur le marché au cours du XXe siècle, on a tôt fait de se perdre. Mon choix s’est porté sur les éthers de glycol, qui constituaient un cas particulièrement intéressant dans la mesure où ces solvants toxiques pour la reproduction sont très largement répandus et où leur usage a donné lieu à des protestations en France depuis dix ans tant dans le champ de la santé au travail que dans celui de la santé du consommateur. Le cas des éthers de glycol présentait un second intérêt : ces substances avaient également donné lieu à une controverse publique aux Etats-Unis, et je souhaitais suivre dans ma thèse une démarche comparative entre la France et les Etats-Unis.

===) Quels sont actuellement vos principaux thèmes de recherche ? Quel est votre mode d’approche ?

Depuis mon DEA, je m’intéresse principalement aux risques sanitaires et environnementaux en les appréhendant comme une catégorie particulièrement intéressante de problèmes publics dans les sociétés contemporaines. Mes travaux portent donc à la fois sur les formes d’action publique qui sont destinées à assurer la prise en charge des enjeux de santé environnementale et sur les mobilisations qui visent à rendre ces dangers visibles dans l’espace public. Il s’agit d’une approche de sociologie politique qui s’appuie sur plusieurs traditions de recherche : l’analyse des politiques publiques et la sociologie des mobilisations, bien évidemment, mais également les sciences studies, qui sont indispensables pour cerner les enjeux de ces conflits dans lesquels les arguments scientifiques et techniques sont omniprésents.

===) Quels sont vos travaux en cours ? Pouvez-vous nous en présenter les grands axes ?

Je travaille à présent sur deux types d’objets, les nanoparticules manufacturées et les pesticides, qui s’inscrivent dans plusieurs projets de recherche. Mon projet CNRS intitulé "Les usages politiques des savoirs et des incertitudes toxicologiques sur les nanoparticules" porte sur les conflits liés aux risques sanitaires potentiels des nanomatériaux manufacturés en France et aux Etats-Unis. C’est ce projet qui m’a conduit à participer à un contrat ANR organisé par des juristes, baptisé Nanonorma, qui a débuté fin 2008 et qui interroge la manière dont les nanoparticules, qui échappent aux formes usuelles de catégorisation des substances dangereuses, peuvent être régulées.

De plus, je m’intéresse spécifiquement aux enjeux de santé au travail que posent ces substances des deux côtés de l’Atlantique. C’est pourquoi je participe à un projet de recherche avec d’autres chercheurs du CSO (Olivier Borraz et François Dedieu), financé par l’AFSSET, intitulé "La santé au travail à l'épreuve des risques émergents : les risques professionnels liés aux substances phytosanitaires et aux nanoparticules". Ce projet doit permettre de mieux comprendre les raisons pour lesquelles les risques auxquels les travailleurs sont spécifiquement exposés restent, dans leur très grande majorité, socialement invisibles alors que, depuis quelques années, de nombreux risques sanitaires affectant d'autres catégories de population ont accédé à l'espace public, voire ont donné lieu à des crises politiques majeures. Dans le cadre de ce projet, je travaille également sur le cas des maladies professionnelles liées aux pesticides.

Enfin, je travaille avec Claude Gilbert (PACTE/CNRS - IEP de Grenoble) et Emmanuel Henry (GSPE/IEP de Strasbourg) sur les évolutions du recours aux savoirs experts dans les politiques de contrôle des pesticides en France depuis les années 1980, dans le cadre d’un contrat de recherche financé par l’Institut des sciences de la communication du CNRS.

===) Ainsi, à travers vos recherches sur la régulation de certaines substances toxiques, vous vous êtes aussi intéressé à la santé au travail et vous évoquez "l’invisibilité sociale" de la majorité des risques professionnels en ce domaine. Pouvez-vous préciser ? Pour quelles raisons ces risques restent-ils invisibles dans la sphère du travail alors qu’ils sont dénoncés sur la scène publique ?

A l’heure où tant d’autres risques deviennent des enjeux majeurs du débat public, il est frappant de voir combien les risques professionnels demeurent en retrait en France. A l’exception de l’amiante, aucune mobilisation majeure de victimes de ces risques n’a pu prendre forme. Cette situation renvoie à la construction politique du secteur de la santé au travail, qui s’inscrit dans une temporalité longue, dont le point d’origine se situe autour de l’adoption de la loi de 1898 sur la réparation des accidents du travail. Cette loi a fixé les contours d’un régime de responsabilité sans faute de l’employeur qui, pour le salarié, peut paraître avantageux, puisqu’il lui garantit une indemnisation en cas d’accident survenu sur le lieu de travail. Mais, outre le fait que cette indemnisation n’est que forfaitaire, ce compromis a durablement protégé les employeurs contre les attaques en justice qui sont précisément aujourd’hui l’un des vecteurs par lesquels passe la construction d’actions collectives dénonçant d’autres types de risque avec un certain succès dans l’espace public. De plus, le compromis de 1898 a été étendu aux maladies professionnelles en 1919 à travers la mise en place d’un système de tableaux. Or, ce sont les partenaires sociaux, bien plus que l’état d’avancée de la recherche scientifique en toxicologie ou en épidémiologie, qui ont un rôle moteur dans l’évolution de ces tableaux, et cela conduit à exclure un chiffre difficilement estimable de maladies professionnelles du système de réparation. Ces maladies sont invisibles dans la mesure où elles sont prises en charge par le régime général de la Sécurité sociale et où leur lien avec le travail disparaît. De plus, même pour les maladies professionnelles reconnues, les mécanismes de sous-déclaration restent puissants.

Il faut bien comprendre que ce système repose sur des compromis qui se sont progressivement institutionnalisés au cours du dernier siècle, et qui ont eu pour conséquence l’implication de plus en plus forte des partenaires sociaux dans la gestion des questions de santé au travail. Depuis les Trente glorieuses, les organisations syndicales sont des parties prenantes des politiques de santé au travail, et il leur est donc difficile d’en dénoncer les limites. Elles peuvent le faire à l’occasion et favoriser la constitution d’associations de victimes visibles publiquement, comme ce fut le cas lors de la crise de l’amiante. Mais cette option politique reste coûteuse pour ces acteurs, dont l’action peut donc paradoxalement favoriser l’invisibilité sociale des risques professionnels, comme je l’ai montré dans ma thèse.

===) Quelles ont été les incidences de la crise de l’amiante sur la prise en compte et la gestion des risques concernant les substances potentiellement toxiques sur lesquelles vous menez des recherches ? Comment ces risques sont-ils devenus des problèmes de santé environnementale et des enjeux de santé publique ?

Le scandale de l’amiante a joué un rôle paradoxal. Il figure, aux côtés de la crise de la vache folle et de l’affaire du sang contaminé, parmi les grandes crises sanitaires que la France a connues dans les années 1990. Comme tel, il a joué un rôle dans l’apparition d’un secteur d’action publique jusqu’alors très largement sous-administré : celui de la santé environnementale. Pour autant, la crise de l’amiante est loin d’avoir balayé tous les modes préexistants de contrôle des risques sanitaires liés à la circulation environnementale des substances toxiques. Dans un domaine comme celui de la santé au travail, la régulation des substances toxiques demeure en grande partie tributaire de l’état du rapport de force entre les partenaires sociaux, bien plus que de la volonté politique de l’administration de la santé publique, comme c’était déjà le cas avant la crise de l’amiante. A bien des égards, celle-ci a été une exception qui a confirmé les règles en vigueur dans ce monde social. C’est du moins ce que j’ai tenté de montrer dans ma thèse sur l’affaire des éthers de glycol, et c’est une des hypothèses sur lesquelles je continue de travailler aujourd’hui en m’intéressant au cas des nanoparticules manufacturées.

===) Pour quelles raisons avoir choisi, pour votre thèse et vos recherches ultérieures, une perspective comparative France-USA ?

Les Etats-Unis présentent un cas particulièrement passionnant pour qui s’intéresse aux politiques de santé environnementale. Ce secteur politique a émergé outre-Atlantique dès les années 1960, trente ans avant que le terme de "santé environnementale" n’apparaisse dans l’espace public en France. A la suite d’une série de scandales et de mobilisations dénonçant des risques sanitaires et environnementaux mal maîtrisés (pesticides, radioactivité, additifs alimentaires cancérogènes…), les Etats-Unis ont construit de grandes agences fédérales en charge du contrôle de ces diverses menaces. Pourtant, les conflits autour de ces enjeux n’ont pas cessé, bien au contraire, et ils se déroulent devant les tribunaux en prenant la forme de longues batailles d’experts. Ces évolutions ne sont pas sans évoquer celles qui ont cours depuis une dizaine d’années dans notre pays, et elles permettent justement de les mettre en perspective.

===) En France, quel a été l’impact (1) des agences sanitaires (2) du Grenelle de l’Environnement (3) des directives de l’Union européenne sur la prise en compte des risques émergents que vous étudiez ?

(1) Les agences sanitaires mises en place par la loi du 1er juillet 1998 sont finalement assez diverses, en dépit de la ressemblance des sigles (AFSSA pour l’alimentation, AFSSAPS pour les produits de santé, et AFSSET pour l’environnement et le travail). Je connais mieux le cas de l’AFSSET (Agence française de sécurité sanitaire de l’environnement et du travail), qui est particulièrement intéressant pour saisir la portée des mutations en cours dans le secteur politique de la santé environnementale. L’AFSSET demeure aujourd’hui une agence de taille modeste, si on la compare avec ses équivalents américains. Pourtant, ses missions sont considérables, et il va de soi qu’une telle force de frappe ne peut suffire à totalement refonder les modes de régulation des risques sanitaires et environnementaux.

(2) Le Grenelle de l'Environnement a quant à lui des effets plus diffus, qu’il convient de juger à l’aune des évolutions de chaque dossier spécifique. Dans le cas des nanoparticules manufacturées, le Grenelle débouchera sous peu sur un débat public portant sur les dangers potentiels de ces substances, mais rien ne dit que cela constituera une inflexion majeure du dossier.

(3) L’Europe pèse probablement plus lourd sur les évolutions politiques de ces divers enjeux, en particulier depuis l’adoption en 2006 du Règlement REACH qui revoit largement les procédures d’identification et d’autorisation des substances dangereuses. Cela dit, l’écart entre les ambitions originelles du projet et sa mise en œuvre actuelle laisse présumer que REACH ne changera pas non plus du tout au tout la manière dont les substances toxiques qui circulent dans notre environnement sont contrôlées.

===) Pourquoi avoir choisi de venir au CSO ? A quel(s) programme (s) de recherche vous rattachez-vous au laboratoire ? Quelles similitudes ou différences percevez-vous entre le CSO et le PACTE-CERAT ? (approche théorique et méthodologique, thèmes de recherche et mode de fonctionnement du laboratoire)

Mes travaux s’appuient assez peu sur la sociologie de l’action organisée en tant que telle. Pour autant, le CSO m’est apparu comme un excellent laboratoire d’accueil, d’abord en raison de la proximité de mes terrains et de ma démarche avec ceux d’Olivier Borraz. Le fait qu’un pôle "Santé" ait pris forme au sein du CSO a également joué dans mon choix. Daniel Benamouzig, Patrick Castel et Henri Bergeron travaillent sur des questions et dans une optique qui nous permettent très facilement de dialoguer et d’envisager des collaborations. A mon sens, les enjeux de santé restent aujourd’hui trop peu abordés par les sciences sociales, et une telle concentration de chercheurs travaillant sur ce thème au sein du même laboratoire est une véritable opportunité.

Au PACTE-CERAT, j’ai eu la chance considérable d’être placé dans des conditions matérielles et intellectuelles très favorables par mon directeur de thèse, Claude Gilbert. Lors de mon arrivée, il m’a proposé de partager le bureau de Yannick Barthe, alors chargé de recherche au CERAT, et qui est depuis parti au Centre de sociologie de l’innovation, à l’Ecole des Mines. Nous travaillons sur des objets et selon des perspectives proches et nous n’avons jamais cessé de dialoguer depuis, tout comme c’est le cas avec Claude Gilbert. Mais je mesure ma chance, car la plupart des doctorants du CERAT ne disposaient pas alors de bureau. Le CSO a fait le choix d’intégrer ses doctorants en leur offrant à tous un bureau. Je suis très sensible à la qualité de l’ambiance de travail qui découle de ce choix, dont on trouve probablement peu d’équivalents dans les centres de recherche français en sciences sociales.

===) Quels sont vos projets au laboratoire ?

L’objectif premier est de mener à bien la recherche financée par l’AFSSET sur l’invisibilité des risques professionnels. Avec François Dedieu, nous réalisons conjointement l’étude sur le dossier "Pesticides et maladies professionnelles". Nous avons déjà bien ouvert le terrain, et continuerons dans les mois qui viennent, avec des résultats qui s’annoncent passionnants. Je suis également impliqué dans le projet Sciences Po Risk Environment and Society (SPORES) que coordonne Olivier Borraz, et dont le financement vient d’être accepté par Sciences Po. Par ailleurs, les occasions de nouer des collaborations plus étroites avec d’autres chercheurs du CSO seront nombreuses dans les mois qui viennent.

===) Vous exercez (avez exercé) également des activités d’enseignement et d’expertise. Lesquelles ? Quelle est, pour vous, l’interaction avec vos activités de recherche ?

J’ai enseigné tout au long de ma carrière de doctorant et de post-doctorant à l’IEP de Grenoble, la sociologie générale, la sociologie politique et l’analyse des politiques publiques. Je n’enseigne pas pour l’instant à Sciences Po, mais ce devrait être le cas très prochainement. Je suis, d’autre part, un des experts prenant part à un processus d’expertise collective de l’AFSSET portant sur les risques sanitaires liés aux nanotubes de carbone. Le processus en est à ses tout premiers pas.

Qu’il s’agisse d’enseignement ou d’expertise, ces activités m’offrent la possibilité de confronter ce que j’apprends au cours de mes recherches avec des publics plus vastes que celui que visent ordinairement les publications dans les revues de sciences sociales. C’est une excellente occasion de vérifier si on est à même de faire passer des résultats obtenus après une longue fréquentation des terrains de recherche et des travaux sociologiques auprès de personnes qui ne connaissent ni les uns, ni les autres. Ce point est d’autant plus fondamental quand on travaille sur des questions relatives à la santé, qui sont pour moi des questions sociologiques mais sont également par nature des questions sociales, touchant à des intérêts souvent très forts et très antagonistes.

Propos recueillis par Marie-Annick Mazoyer


Bibliographie sélective

Contribution à ouvrages

JOUZEL J.-N., "La politique du pire. Un cas de controverse autour d'une usine à risques", in J.-N. Jouzel, D. Landel, P. Lascoumes (dir.), Décider en incertitude. Les cas d'une technologie à risques et de l'hépatite C, Paris, L'Harmattan, 2005, p. 27-133.

JOUZEL, J.-N., "Pacifier sans la science ? Le traitement des conflits liés aux dangers collectifs", in C. Burton-Jeangros, C. Grosse, V. November (dir.), Face au risque, Genève, Georg, L'Equinoxe (Collection Sciences humaines), 2007, p. 63-80.

Articles dans des revues à comité de lecture

JOUZEL J.-N., "Fausse alerte ? Le destin singulier des éthers de glycol dans l'univers de la santé professionnelle en France", Politix, 2007, n° 79, p. 175-193.

JOUZEL J.-N., "La dénonciation du problème des éthers de glycol en France. Les organisations syndicales face à l'après-crise de l'amiante", Revue française des Affaires sociales, 2008, vol. 62, n°2-3, p. 99-118.





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