Sciences Po CSO/CNRS CNRS

Entretien avec Olivier Borraz dans le cadre de la parution de l'ouvrage "Les politiques du risque" (Presses de Sciences Po, 2008).

ENTRETIENS // INTERVIEWS
Édité le 2 Décembre 2008


L’objectif d’Olivier Borraz, au travers de cet ouvrage, est de comprendre comment une activité se transforme en risque et comment, dès lors, elle est gérée par les pouvoirs publics ainsi que par les entreprises, les associations et les collectivités locales.

Ce livre est le fruit de plusieurs années de recherche sur les risques et la sécurité sanitaire.

Olivier Borraz répond aux questions de Martha Zuber...


Deux ans se sont écoulées depuis votre dernier entretien au site du CSO. Depuis vous avez terminé tout un pan de vos recherches et votre livre est sorti. Entre temps il y a eu le Grenelle de l'environnement. Qu’est-ce qui a changé ?

Le Grenelle de l’environnement a constitué un moment important. Pour la première fois, un certain nombre de sujets ont été reconnus comme prioritaires, je pense notamment à tout ce qui touche à la santé environnement. Autrement dit, des risques pour la santé d’origine environnementale ont été pris en considération, soit parce qu’il existait des données scientifiques suffisamment nombreuses et sérieuses pour que les pouvoirs publics jugent le problème sensible, soit parce qu’il y avait une forte préoccupation sociale relayée par des associations, soit les deux. Cependant, tout va maintenant dépendre de la prise en charge par l’Etat. On voit déjà un décalage entre le document produit lors du Grenelle et la loi votée récemment. On peut s’attendre à d’autres décalages entre cette loi et sa mise en œuvre, du fait notamment de la crise financière qui va réduire les marges de manœuvre de l’Etat, mais aussi du fait des nombreuses résistances qui devraient voir le jour dans différents secteurs économiques (tant du côté des employeurs ou des salariés, que des services de l’Etat). C’est donc un moment important, mais il n’est pas certain qu’il suffise à prendre en compte l’ampleur de la tâche à laquelle font face les pouvoirs publics et la société dans son ensemble.


A la fin de votre livre, vous écriviez que l’Etat est devenu un facteur de risque. Comment ?

L’Etat constitue un facteur de risque à plusieurs titres : lorsqu’il promet d’assurer la protection de la population contre un ensemble de dangers alors qu’il n’en a manifestement ni les moyens, ni la capacité ; lorsqu’il interprète des signaux d’alerte comme une possible crise sanitaire et reconnaît dans ces conditions l’existence d’un risque, contribuant de ce fait à la réalisation de celui-ci afin d’assurer sa propre protection contre toute mise en cause ; lorsqu’il répond à des crises d’un nouveau type avec des instruments et des méthodes inappropriées car conçues à une autre époque ; lorsqu’il poursuit des agendas clairement contradictoires.


Crise du sang contaminé, de la vache folle, le scandale de l’amiante, le téléphone portable et les antennes relais… Voyez-vous des parallèles entre ces crises que vous étudiez et la crise financière d’aujourd’hui ?

Ce qui est remarquable, c’est que la crise financière semble être gérée sur les mêmes registres que les crises sanitaires antérieures. Face à une situation somme toute inédite, l’Etat est pris de court mais immédiatement mobilise une rhétorique guerrière : il se mobilise contre une menace extérieure, élève des défenses devant des produits "toxiques", intervient massivement pour soutenir l’économie, promet d’être là en cas de défaillances des banques. C’est un discours et un plan d’action faits de rodomontades, ce qui peut avoir son effet à court terme mais devrait vite montrer ses limites à moyen terme : il n’y a aucune raison pour que les banques françaises ne soient pas touchées à la même hauteur que les banques américaines, britanniques ou belges, sauf à penser, soit qu’elles étaient gérées par des individus très clairvoyants, soit qu’elles faisaient mal leur métier ! Les conséquences économiques et sociales seront profondes et durables, et il n’est guère imaginable que l’Etat puisse y répondre étant donné son degré d’endettement et ses ressources limitées. Le plan d’action repose sur un retour à la normale relativement rapide (ce qui permettra à l’Etat de se rembourser, si possible avec des bénéfices : tout le plan repose là-dessus) : nul n’imagine une situation plus grave dans laquelle nous ne connaîtrions pas de retour à la normale, au sens de la situation que nous connaissions avant la crise des subprimes. A l’image d’une pandémie de grippe aviaire, l’Etat n’est pas en mesure de penser une situation de rupture profonde, du moins durable. Or, c’est bien de cela aujourd’hui dont nous aurions le plus besoin, à savoir un Etat capable de penser l’impensable. Mais comme je l’ai suggéré plus haut, il n’a jamais été "conçu" pour cela …






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Olivier BORRAZ