Sciences Po CSO/CNRS CNRS

Damien Krichewsky, est en Inde depuis un an où il effectue ses recherches sur la RSE. Il nous livre les premiers éléments de cette année de recherche.

DU COTÉ DES DOCTORANTS // PHD STUDENTS' CORNER
Édité le 21 Mars 2008

Damien Krichewsky, en thèse au CSO sous la direction de Denis Segrestin, effectue actuellement son terrain de recherche en Inde. Son travail porte sur la responsabilité sociale d’entreprise (RSE) dans les multinationales françaises implantées en Inde.
Son retour est prévu en mai 2009.

Comment avez-vous abordé votre sujet si dense, à votre arrivée en Inde ?

Avant de m’intéresser à mon sujet proprement dit, c’est-à-dire aux entreprises françaises, j’ai cherché à cerner les questions sociales et environnementales qui se posent en Inde aujourd'hui, en général.
J’ai effectué une lecture assidue de la presse indienne, un travail documentaire en direction des entreprises indiennes et étrangères. J’ai également conduit plusieurs entretiens auprès d'experts environnementaux et de professionnels spécialisés dans la RSE. Une fois informé sur le contexte général, j’ai réalisé une série d’entretiens auprès de managers dans des entreprises françaises et indiennes (secteur de l’eau, de l’automobile, du verre, des turbines, de la défense, conglomérats indiens, etc.), ainsi qu’auprès d’acteurs engagés de la société civile.
Très vite, je me suis aperçu de l’ampleur des problématiques soulevées.

Quelles sont-elles ? et quels sont vos premiers constats ?

Au niveau social, on parle beaucoup des ‘zones économiques spéciales’ (ZES), qui constituent l'un des fers de lance de la politique de développement du gouvernement indien. Ces ZES sont très controversées, car elles empiètent sur les terres agricoles et provoquent donc des déplacements massifs de villageois au nom de l'industrialisation des campagnes. Les familles déplacées ne sont pas toujours compensées pour les pertes encourues, et beaucoup d'entre elles finissent par émigrer dans des bidonvilles. A mon sens, cette controverse est emblématique du dilemme que traverse l’Inde aujourd’hui : comment profiter un maximum des opportunités économiques offertes par la conjoncture tout en assurant une croissance inclusive ?

Autre problème social clé en Inde, les conditions de travail restent très précaires dans une large partie de l'industrie manufacturière, sachant que plus de 90% de l’emploi en Inde, tous secteurs d’activité confondus, sont dans le secteur informel. Beaucoup d’ouvriers sont payés à la journée, sans sécurité sociale et dans un environnement nocif : exposition à des poussières toxiques, manque de lumière et d'aération, risques d'accidents élevés, etc.

Concernant les enjeux environnementaux, l'Inde est également dans une position difficile : pollution de 34% des cours d'eau, épuisement des nappes phréatiques, pollution de l'air dans les grandes villes qui atteint des niveaux considérés comme dangereux pour la santé publique, surexploitation des ressources forestières, diminution de la biodiversité, pollution au mercure, risques industriels, anticipation des effets du changement climatique, etc.

Les entreprises indiennes sont-elles, malgré cela, sensibilisées à la RSE ?

Les grandes entreprises le sont d’autant plus que les questions sociales et environnementales se font pressantes, inévitables. Il faut savoir que les grands groupes indiens ont traditionnellement participé au développement social de l’Inde, que ce soit à travers des activités de nature philanthropique, des projets communautaires, ou bien l’accès à l’éducation et à la santé pour leurs employés et leurs familles. Aujourd’hui, l'intégration de l'Inde dans la globalisation et la montée en puissance des problèmes sociaux et environnementaux poussent les entreprises indiennes à adopter des stratégies RSE qui, sur le papier, n'ont rien à envier aux multinationales occidentales : codes de conduite, certifications sociales et environnementales (ISO 14001, SA 8000*...), rapports de développement durable conformes aux standards internationaux, mise en place de technologies moins polluantes, amélioration de l'efficacité énergétique, etc. Reste à voir comment les politiques RSE des entreprises se traduisent concrètement sur le terrain, qu’il s’agisse d’entreprises indiennes ou de multinationales étrangères. Globalement, en Inde comme ailleurs, les rapports de développement durable ne sont pas l’exact reflet des réalités du terrain, et les certifications n’ont pas toujours d’impact conséquent sur les pratiques des entreprises. Cela varie beaucoup d’un cas à l’autre.

Existe-t-il en Inde un tissu associatif ou autre lobby qui pousse les entreprises indiennes ou étrangères à une meilleure conduite en matière de respect de l’environnement ?

Oui, et je me suis également intéressé à la façon dont les entreprises sont régulées par les pouvoirs publics et la société civile. En effet, le phénomène de la RSE n'est pas indépendant du cadre réglementaire et de son application, ni de la "régulation sociale" que certaines organisations de la société civile exercent sur les entreprises.

Concernant le cadre juridique, si les lois sociales et environnementales sont dans l'ensemble très développées en Inde, leur application pose problème. Mais il existe un vaste
tissu d'ONG (organisations non gouvernementales) et d'organisations citoyennes qui exercent une pression importante sur les grandes entreprises. En faisant du lobbying auprès des pouvoirs publics, des campagnes d'information, des recours en justice, et même des grèves de la faim, ces organisations influencent la réglementation et poussent certaines entreprises à appliquer la loi.

A titre d'exemple, c'est l'ONG "Centre for Science and Environment" qui a révélé au grand jour la présence de pesticides dans les boissons commercialisées par les groupes américains Coca-Cola et PepsiCo, le taux de pesticides allant jusqu'à 130 fois la norme européenne.

Y a-t-il des ripostes organisées par certaines entreprises ? Et si oui, jusqu’où vont-elles ?

Effectivement, certaines entreprises ripostent par des campagnes de presse et de publicité, du lobbying auprès des autorités indiennes, ou encore des tentatives de discrétisation de ces mouvements. Parfois, les tensions entre entreprises et société civile peuvent également dégénérer en violences collectives, certains mouvements villageois de protestation étant écrasés avec mise à feu du village, bastonnades, et parfois même viols collectifs. Plus globalement, on observe une tension croissante entre promoteurs de projets industriels ou d’infrastructure, et populations impactées par ces projets. A mon sens, ces tensions participent à l’intérêt grandissant des entreprises pour la RSE, afin de diminuer les risques de protestation et/ou de maintenir une image de respectabilité.


Etes-vous déjà rentré en contact avec des entreprises françaises pour aborder la question de la RSE au sein de celles-ci et pénétrer dans le "vif de votre sujet" ?

Oui, dès le mois de juin 2007. J’ai commencé une série d'entretiens auprès d'une dizaine de multinationales françaises présentes en Inde. L'objectif de ces entretiens est d’obtenir un premier aperçu de leurs stratégies et de leurs pratiques en matière de RSE. En quelques mots, il apparaît que les situations varient beaucoup d'une entreprise à l'autre, notamment selon le secteur d'activité, le marché, la région d'implantation, l'ancienneté de l’implantation en Inde, ou encore l'intérêt que la direction porte à la RSE. Par exemple, une entreprise dans le secteur de la défense, qui s’installe en Inde pour démarcher de nouveaux contrats mais qui ne produit rien localement, aura des enjeux RSE centrés sur la corruption de haut niveau.

Au contraire, une entreprise manufacturant des produits en aciers spéciaux dans une région où les problèmes environnementaux sont inscrits sur l’agenda des pouvoirs publics, sera sans doute incitée à développer une stratégie RSE axée sur l’environnement.


Et maintenant, après avoir travaillé sur ce cadre général de la RSE en Inde, quelle va être votre "feuille de route" ?

Tout d’abord, je vais mener des études de cas approfondies auprès d'entreprises françaises. Un terrain est en cours de réalisation, mais il est trop tôt pour pouvoir avancer de premiers constats. Les données recueillies lors de ce terrain seront ensuite exploitées à l’occasion d’un prochain séjour de 4 mois au Centre de Sciences Humaines, un laboratoire de recherche franco-indien partenaire de Sciences Po. Puis il s’agira de trouver un deuxième cas d’étude permettant une analyse comparative. Bien du chemin reste à parcourir avant de rejoindre l’équipe du CSO rue Amélie – probablement au printemps 2009.


Propos recueillis par Patricia Zuntow


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* ISO 14000
"La famille ISO 14000 traite de divers aspects du management environnemental."
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SA 8000 (Social Accountability - Norme de Responsabilité Sociale).
La norme SA 8000 constitue une base de certification à vocation universelle, fondée sur le respect des droits fondamentaux des travailleurs.
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