Sciences Po CSO/CNRS CNRS

Entretien avec Antoine Debure

ANNEXE DE DOSSIER
Édité le 17 Février 2007

[Photo à insérer]
Antoine Debure a effectué une étude dans le cadre du projet de recherche ANR "Collectifs de consommateurs, questionnement social et consommation durable" sur les magasins coopératifs. Il est depuis novembre 2006 doctorant en sociologie à l’INRA et à l’EHESS. Sa thèse porte sur le "Codex alimentarius". Après des études à l’ESSEC et à Cornell University, Antoine Debure avait suivi en 2002/2003 le DEA de sociologie des organisations à Sciences Po (devenu depuis le master "Sociologie de l'action : organisation, marché, régulation politique", dirigé par Erhard Friedberg, directeur du CSO).


====) Vous avez travaillé aux côtés de Sophie Dubuisson-Quellier, au sein du projet de recherche ANR, durant un an. Votre étude porte sur les réseaux de magasins coopératifs, quels en sont les principaux axes ?

Mon étude a porté sur un réseau coopératif de magasins d’alimentation "bio" mais également sur d’autres structures, qui toutes à leur façon, affichaient une autre conception des rapports marchands. Avec Sophie Dubuisson, nous avons décidé de nous pencher sur un réseau national de chantiers de réinsertion par le maraîchage bio, un restaurant "associatif" ainsi qu’une plate-forme de distribution de produits du commerce équitable. Dans ce cadre, il s’agissait de se poster à deux points d’observation. D’une part, des entretiens ont été menés chez les acteurs de ces organisations afin de saisir à travers leurs pratiques professionnelles la dimension "alternative" dont ils se revendiquent. Et d’autre part, nous sommes allés à la rencontre des personnes répondant à cette offre "alternative" et avons tenté d’appréhender à travers leur(s) mode(s) de consommation, leurs modalités d’engagement dans ce système alternatif.


====) L’extension de ces magasins n’est-il pas seulement concentré dans des grandes villes ou en périphérie de grandes villes ? Quel type de consommateurs les fréquentent-ils ? Ne s’agit-il pas d’une population plutôt aisée ?

Il y a maintenant 20 ans, 45 coopératives de consommateurs se sont regroupées pour mutualiser au sein d’un réseau leurs efforts dans la structuration d’une filière de production et de transformation de produits alimentaires selon des méthodes respectueuses de l’environnement. Ces coopératives et celles qui sont venues les rejoindre durant les 15 premières années étaient implantées (et le sont encore toutes puisque aucune n’y a fermé) dans des villes de moyenne importance comme Rennes, Evreux, Le Mans ou Annecy. Pour un bon nombre d’entre elles, leur localisation se superpose assez nettement avec des manifestations environnementalistes, notamment contre l’implantation d’une centrale nucléaire dans la zone. Le retrait du projet obtenu (ou non), certains manifestants/militants se sont tournés vers la création d’une structure coopérative de consommateurs à la fois pour s’approvisionner en produits "naturels" mais aussi pour soutenir par l’achat les exploitations agricoles qui se lançaient dans des méthodes culturales respectueuses de l’environnement. Les consommateurs-coopérateurs partageaient également ces valeurs.
Depuis 5 ans, un certain renversement s’est opéré tant du côté des magasins que des consommateurs. Les ouvertures de magasins se font davantage dans des zones à forte densité de population. Ces magasins sont, dans leur majorité, portés par un individu (et non plus un collectif de consommateurs) qui opte pour le statut SARL plutôt que de coopérative. Ces gérants sont encore pour beaucoup dans une lignée environnementaliste, mais on trouve également d’anciens cadres supérieurs de grands groupes qui ont souhaité se reconvertir. Les crises alimentaires successives à partir des années 90 ont été un vrai détonateur pour la consommation de produits bio. Une tout autre clientèle est venue s’y approvisionner parce que justement les procédés de production et de transformation présentaient à leurs yeux des garanties sanitaires bien supérieures à ceux de l’agriculture "conventionnelle". Effectivement on trouve dans ces "nouveaux" clients une forte proportion de catégorie socioprofessionnelle supérieure pour qui le prix plus élevé des produits bio (1) n’est pas un facteur limitant, mais plutôt un signal de qualité. Mais nous avons pu aussi observer que les convictions comme les comportements de consommation sont remis en question par les acteurs eux-mêmes, notamment lorsque leurs achats les mettent devant leur propre contradiction. Par exemple, si l’emballage pouvait être considéré comme pratique, il a pu apparaître ensuite davantage comme une source de pollution. De même, le surgelé perdait de sa commodité pour devenir surconsommateur d’électricité. Les consommateurs adoptent cette posture par eux-mêmes, notamment par la lecture spécialisée, mais surtout parce qu’il y a une diffusion d’informations, avec comme catalyseur le magasin. Cette diffusion peut se faire passivement par l’offre présentée (une gamme étendue de produits, et pas seulement alimentaires), mais aussi de façon plus active par les conseils que le personnel, sensible aux valeurs fondatrices du réseau, dispense. Mais il est vrai que de par leur prix, les produits ne sont pas encore accessibles aux couches les plus défavorisées. C’est un débat qu’on a pu rencontrer à de nombreuses reprises sur ce terrain, mais aussi dans les autres organisations étudiées.

====) En quelques lignes, quels sont les grands principes des modes de fonctionnement de ces structures ?

Le réseau est une coopérative dont les coopérateurs sont les magasins. Chacun d’eux bénéficie donc de la mutualisation d’un certain nombre de fonctions : les achats via des plates-formes, des outils de communication, des conseils juridiques, des contrôles réalisés chez leurs fournisseurs, l’élaboration de plans de formation pour le personnel, des représentants dans les instances professionnelles et/ publiques etc. Ces services "centraux" se sont modernisés et affinés au fil des ans, où travaillent aujourd’hui plus de 300 employés.
Si dans les magasins, les gérants et les chefs de rayons restent très engagés idéologiquement, avec une forte expertise de leurs produits, tout en utilisant des outils de gestion qui restent fortement artisanaux. A contrario, dans les différents services en appui des magasins, on trouve d’anciens salariés de la grande distribution ou de l’industrie agro-alimentaire qui souhaitent optimiser les procédés en s’appuyant fortement sur les mêmes outils que les magasins tardent à utiliser. Lors du référencement de produits, nous avons pu rencontrer des producteurs qui étaient très satisfaits de la relation qu’ils entretenaient avec le responsable du magasin (le réseau incite les magasins à s’approvisionner localement). Nous avons pu aussi recueillir une expérience tout autre : des fournisseurs qui pensaient à ne plus travailler avec le réseau car ils estimaient, en passant par la plate-forme de distribution du réseau, se retrouver face aux mêmes rapports de force que la grande distribution peut imposer. Ce sont les magasins, qui par le poids de leur vote, conservent le contrôle du développement du réseau et contiennent ainsi d’éventuels débordements. Le réseau et les magasins sont confrontés à une demande impressionnante et soutenue (+ 25 de CA en 2005 en moyenne dans les magasins) qui leur "impose" d’adapter leur outil (augmentation des références, des rotations, des surfaces etc…), et n’ignorent pas les bénéfices d’une professionnalisation des tâches.
L’adjectif alternatif sous-entend une autre voie. Au regard de ce que nous avons pu observer, il apparaît clairement que ces organisations ne se sont pas engagées à commercer autrement ni à abandonner les mécanismes avec lesquels les acteurs marchands entrent en relation. Mais il s’agit pour ce réseau de magasins comme pour les autres plutôt d’y apporter des aménagements, de jouer le jeu tout en y incorporant leurs conditions. En d’autres termes, en se professionnalisant tout en tentant de conserver les lignes directrices militantes et engagées des premières années.

Pour finir, j’aimerais évoquer une petite difficulté méthodologique à laquelle j’ai été confronté. Il m’a été assez difficile de conserver en permanence la position objective du chercheur. J’ai été très sensible à leurs convictions et engagements. Cela m’a demandé un travail important de mise à distance au moment de la mise à plat du matériel recueilli. Si je pense avoir gardé la tête froide comme chercheur, je dois avouer que depuis je mets plus de produits issus de l’agriculture biologique dans mon caddy.


Selon une étude menée par l’INRA (Le Floc'h-Wadel A., Sylvander B., 2000), les produits issus de l’agriculture biologique en 1999 sont plus chers que les produits conventionnels de 30% en moyenne, avec des écarts très variables selon le type d’aliments.