Sciences Po CSO/CNRS CNRS

Entretien avec Damien Krichewsky

ANNEXE DE DOSSIER
Édité le 22 Décembre 2006


Damien Krichewsky a intégré l’équipe du CSO en septembre dernier. Il a obtenu une bourse doctorale de Sciences Po. Il entreprend une thèse, sous la direction de Denis Segrestin, qui porte sur la responsabilité sociale et environnementale (RSE) des grandes entreprises françaises ayant implanté une partie de leurs activités en Inde. Parallèlement à ses études, Damien Krichewsky a fondé l'association Saraswathi Fair Trade. Il a également effectué un stage de plusieurs mois au sein de l'ONG Feed Trust en Inde.
Damien Krichewsky a effectué ses études entre l’université libre de Berlin et Sciences Po Paris. Il a obtenu un master professionnel "Carrières internationales" avant de suivre le master de recherche "Sociologie de l'action organisation, marché, régulation politique".

- Lire le résumé de sa thèse


====) Nouvel arrivant au CSO, votre recherche porte sur la responsabilité sociale et environnementale des entreprises. Pourriez- vous nous en dire plus sur les deux questions qui sous-tendent votre thèse : la stratégie RSE dans les entreprises mondialisées implantées dans les pays émergents et la contribution de ces entreprises, à travers la RSE, à l’élaboration des normes et des pratiques sociales et environnementales en Inde ?

Si les réflexions sur la responsabilité sociale et environnementale des entreprises (1) sont déjà anciennes, les récentes mutations qu’on peut constater dans l’organisation des entreprises mondialisées pose de nouvelles questions à la recherche, et notamment à la sociologie des organisations. En effet, les grandes entreprises mondialisées sont caractérisées par une organisation en réseau : par exemple, un siège social et les grandes directions de l’entreprise en France, des filiales en Amérique du Sud et dans plusieurs pays asiatiques, ces filiales travaillant avec plusieurs sous-traitants et partenaires locaux, lesquels pouvant à leur tour sous-traiter une partie de leurs activités. À cela s’ajoute un deuxième phénomène, qui est la prise de conscience de plus en plus généralisée, chez les pouvoirs publics et la société civile, des enjeux du développement durable. Agir de façon "irresponsable" sur le plan social et environnemental constitue donc, pour les grandes entreprises, un risque croissant. A l’inverse, être présent sur les questions de développement durable est pour elles une activité de plus en plus rentable à moyen et long terme.

Je souhaite aborder au sein de cette recherche la question de la régulation des entreprises, et montrer comment une telle entreprise jongle avec les différents systèmes de normes juridiques auxquels elle est soumise. Est-ce qu’elle participe, notamment par des actions de lobbying, à l’élaboration des normes sociales et environnementales qui la concernent ?

Je voudrais également me pencher sur la question de gouvernance en analysant les réponses que l’entreprise en réseau mondialisée donne à des demandes sociales et environnementales provenant d’acteurs multiples : par exemple, une association sud-américaine de protection de l’environnement, des représentants syndicaux d’une entreprise indienne partenaire, différents gouvernements, des ONG et des consommateurs occidentaux, des organisations internationales comme l’OIT, etc. ?

Je me pencherais sur la manière dont ces réponses sont élaborées à l’intérieur du groupe, comment elles sont mises en œuvre concrètement dans les différentes parties du réseau qui constituent l’entreprise.

Pour éclairer ces différentes questions, je voudrais m’intéresser à la fois aux activités internes des entreprises mondialisées en matière de RSE, aux échanges avec les "parties prenantes" qui contribuent à structurer ces activités, et aux différents contextes économiques et socio-politiques dans lesquels ces activités sont élaborées et mises en œuvre – à l’échelle locale, nationale et internationale.

====) Pourquoi avoir choisi de faire votre terrain d’enquête en Inde particulièrement ?

Plusieurs raisons font de l’Inde un terrain d’enquête particulièrement intéressant.

Tout d’abord, l’Inde est en passe de devenir un géant économique sur la scène internationale, avec un rythme de croissance soutenu et une intégration rapide aux échanges mondiaux. Ainsi, les échanges entre l’Inde et les pays de l’OCDE sont amenés à se développer rapidement, et de plus en plus de grandes entreprises mondialisées font le pari de s’y implanter.

Deuxièmement, l’Inde est une démocratie, avec une société civile particulièrement dynamique. Depuis le grand mouvement pour l’indépendance dirigé par Gandhi dans les années 1940, de nombreux mouvements paysans, ouvriers, ou encore alter-mondialistes n’ont cessé de rappeler ce dynamisme. Ainsi, les entreprises étrangères implantées en Inde ne peuvent pas agir en toute impunité, et on peut penser que leur légitimité à y développer des activités économiques dépend largement de leur engagement concret en matière de RSE.

Enfin, aux côtés d’autres pays émergents, l’Inde s’oppose aux velléités des pays de l’OCDE de rendre universel leurs normes sociales et environnementales. En effet, ces normes seraient un moyen détourné pour les pays de l’OCDE de freiner le développement de ses rivaux émergents, dont l’Inde fait naturellement partie. Ce dossier a des impacts évidents sur les entreprises mondialisées occidentales qui souhaitent développer leurs activités en Inde, et on peut s’interroger sur la façon dont ces entreprises cherchent à influencer l’issue du débat.


====) Et ce grand départ… il est pour quand, et pour combien de temps ?

Je compte m’installer à Delhi en mars 2007, et y séjourner un à deux ans… Ce qui ne sera pas de trop pour mener à bien un tel projet de recherche !

En effet, pour apporter des éléments de réponse intéressants aux nombreuses questions évoquées précédemment, mener quelques entretiens auprès des dirigeants d’entreprise ne suffirait pas. Au contraire, ce projet prévoit une étude empirique approfondie de deux ou trois entreprises mondialisées, avec des campagnes d’entretiens menés à tous les niveaux de leur organisation – des managers aux agents opérationnels –, mais aussi chez leurs sous-traitants, leurs partenaires, et les différentes parties prenantes qui influencent de près ou de loin leurs activités en matière de RSE. J’ajoute qu’une telle démarche empirique, qui s’appuie sur les positions méthodologiques du CSO, permettra entre autres à cette recherche d’éviter l’écueil des généralisations souvent infondées, mais aussi celui des explications "culturalistes" qui donnent de l’Inde une vision à mon sens parfois trop exotique.


====) En dehors de votre activité de recherche vous êtes également fondateur de l’association "Saraswathi Fair Trade" (projet franco-indien engagé en faveur du commerce équitable et de l’économie solidaire). Faites vous la part des choses entre vos activités de "militant" et de sociologue ou les deux se confondent-elles ?

Il s’agit, bien sûr, de ne pas mélanger engagement personnel et travail de recherche. L’engagement associatif en faveur d’un commerce plus équitable implique une prise de position politique fondée sur des convictions personnelles. Au contraire, le travail de recherche implique de tendre vers une posture neutre et impartiale : en tant que sociologue, je ne suis pas là pour juger quiconque, mais pour comprendre et éclairer les phénomènes étudiés. Et dans ce travail de compréhension, les convictions personnelles n’ont pas leur place.

Par contre, il est clair que dans une certaine mesure, engagement "militant" et recherche en sociologie se nourrissent l’un l’autre. Le choix d’un tel sujet de thèse fait écho à un intérêt personnel pour les questions sociales et environnementales. Et j’espère que les connaissances scientifiques produites par cette recherche permettront aux acteurs concernés de mieux appréhender le rôle des entreprises mondialisées dans le domaine social et environnemental. A mon sens, la sociologie, à l’instar des autres disciplines scientifiques, a pour vocation d’éclairer l’action par des connaissances fondées. Ainsi, comme l’engagement associatif, étudier la RSE dans les entreprises mondialisées est une façon d’agir sur le monde – au moins un tout petit bout de monde. Mais de l’un à l’autre, les méthodes et la nature de l’activité sont profondément différentes.




La Responsabilité sociale des entreprises (RSE) est un concept dans lequel les entreprises intègrent les préoccupations sociales, environnementales, et économiques dans leurs activités et dans leurs interactions avec leurs parties prenantes sur une base volontaire.

La RSE est la déclinaison pour l'entreprise des concepts de développement durable, qui intégrent les trois piliers environnemental, social, et économique.
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