Sciences Po CSO/CNRS CNRS

Entretien avec Pauline Barraud de Lagerie

ANNEXE DE DOSSIER
Édité le 22 Décembre 2006


Pauline Barraud de Lagerie a intégré l’équipe de recherche du CSO en 2004. Elle a obtenu une bourse MERT (bourse du ministère délégué à l'Enseignement supérieur et à la Recherche) sur l’ACI (1) "Sociétés et cultures dans le développement durable". Elle réalise une thèse, sous la direction d’Erhard Friedberg et de Sophie Dubuisson-Quellier, sur le commerce éthique et la consommation engagée. Son objectif est de décrire et de comprendre comment les consommateurs, acteurs de la société civile, investissent des espaces d’action collective afin de remettre en cause le système de régulation économique dominant pour inventer des modalités d’échange alternatives à celui-ci, autour de principes de durabilité différents (équité sociale, protection des ressources).
Pauline Barraud est diplômée de Sciences Po, Paris et titulaire d’un DEA de sociologie. Elle a également suivi des études d’économie et un magistère d’humanité moderne à l’École normale supérieure de Cachan.
- Lire le résumé de sa thèse

====) Votre thèse porte sur la Responsabilité sociale des entreprises, plus particulièrement sur le commerce éthique et la consommation engagée, pourriez-vous nous en dire plus sur l’avancement de votre travail ?

Cela fait près de deux ans effectivement que j’ai entrepris l’étude d’un objet de recherche en plein essor : la Responsabilité sociale des entreprises (RSE) (2). Il s’agit d’une thématique vaste et protéiforme au sein de laquelle j’ai choisi de me concentrer sur les initiatives de défense des droits des travailleurs du Sud produisant à destination du marché occidental. Ce choix a été gouverné par le souci d’aborder avec une perspective sociologique l’émergence de dispositifs visant à modifier à distance les conditions de travail dans les pays en développement par l’introduction dans l’échange marchand d’une nouvelle forme de qualité qualifiée de "sociale". Il s’agit alors d’analyser des démarches visant à obtenir l’engagement volontaire des entreprises dans la promotion de droits et principes fondamentaux généralement inscrits dans des textes internationaux (OIT , ONU…).
Ma première étude de terrain a ainsi porté sur un réseau français de parties prenantes (ONG, syndicats, associations de consommateurs…) qui, un peu à la manière des grandes campagnes américaines des années 90 (dont le cas de Nike a été l’exemple paradigmatique), a cherché à faire des consommateurs un levier d’action pour obtenir des grands distributeurs occidentaux qu’ils se préoccupent des conditions de production chez leurs fournisseurs. Une approche à la croisée de la sociologie politique et de la sociologie économique m’a alors conduite à étudier les formes de la mobilisation collective et la démarche d’un acteur tiers dont le mode d’action reposait en partie sur une tentative de construction de la "qualité sociale" comme outil de compétitivité entre les firmes.
Suite à cette première enquête sur une démarche que l’on pourrait qualifier de militante, et où les revendications adressées aux entreprises demeuraient assez imprécises, mon propos a été d’étudier des dispositifs destinés aux entreprises pour encadrer leurs actions. Le projet de norme ISO 26000 (3) a ainsi retenu mon attention puisqu’il constitue un formidable laboratoire d’analyse de la co-construction par des parties prenantes variées d’une définition consensuelle de la responsabilité sociale. L’étude des débats en cours dans cette enceinte permet alors de saisir les enjeux associés à l’élaboration de critères et de modalités d’évaluation de la responsabilité sociale.
Enfin, parce que le cœur de mon étude porte sur les relations clients-fournisseurs, je réalise actuellement une étude des audits (SA 8000 ou assimilés (4)) menés par les entreprises chez leurs fournisseurs afin de comprendre comment est réalisée l’évaluation des sites de production à des fins de valorisation marchande de la "qualité sociale".
Je suis donc dans une phase de traitement des données issues de mes premières enquêtes et de poursuite pour quelques mois encore de recherches empiriques. L’encadrement d’un mémoire de master de recherche à Sciences Po a ajouté à mes données de première main une monographie sur une usine vietnamienne de confection textile pour des grandes marques occidentales. J’aimerais de ce fait pouvoir étudier l’autre acteur de la négociation (les acheteurs des entreprises donneuses d’ordres) mais ce projet dépendra des possibilités d’accès à ce type de terrain.

====) Observez-vous depuis deux ans un accroissement de la sensibilisation de l’opinion publique envers ces questionnements ?

Deux ans est une période trop courte pour pouvoir dégager une véritable tendance, et de façon générale je n’ai pas les outils nécessaires pour mesurer la sensibilité de l’opinion publique à ce problème ou à tout autre. Certes, de nombreux sondages semblent montrer que de plus en plus de gens ont conscience des problèmes associés au développement durable (dans ses versants social et environnemental) et y seraient de plus en plus sensibles. Dans son discours sur le "pouvoir du consommateur", le réseau militant que j’ai étudié utilisait massivement ce genre de sondages pour faire valoir l’intérêt des consommateurs et tenter ainsi de convaincre les entreprises de leur intérêt commercial à se soucier de la "qualité sociale". Reste que cette stratégie performatrice est partiellement grevée par la réalité du comportement des consommateurs. Aussi sensibles qu’ils puissent se dire à telle ou telle question, les consommateurs semblent encore peu enclins à financer le surcoût occasionné par l’amélioration des conditions de production des biens qu’ils achètent. Les démarches de commerce équitable prouvent qu’il y a un marché pour certains produits, mais dès que l’on considère les filières conventionnelles, la question devient bien plus complexe (ne serait-ce par ailleurs que du point de vue de la traçabilité des produits). C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les modes d’action privilégiés par le réseau militant que j’ai étudié étaient plus proches de la prise de parole et de la menace de défection (boycott) que de la promesse d’une récompense (buycott) des comportements socialement responsables.

====) Existe t-il des entreprises qui se penchent naturellement vers une politique de développement durable ou les entreprises agissent-elles en général sous les pressions de la société civile (consommateurs, associations) ?

Là encore, il est difficile de dissocier les causes de tel ou tel comportement. Certes, certaines entreprises sont plus actives que d’autres dans ce domaine (on les qualifiera parfois de "proactives"), mais il serait difficile de faire la part des choses entre les convictions "morales" des dirigeants et l’impact du climat ambiant de pression de certains consommateurs, d’investisseurs, des pouvoirs publics... Il est certain en revanche que beaucoup d’entreprises attentistes se mettent à agir dès lors que leur image de marque tend à être menacée, ou qu’elles peuvent espérer un gain associé à une politique de développement durable. En réalité, si l’on se concentre non pas sur les motivations des dirigeants mais sur les justifications associées à une politique de développement durable, on peut repérer trois formes d’argumentation : une première mettant en avant les valeurs morales de l’entreprise, une seconde les gains productifs associés à une politique responsable, une troisième l’attractivité qu’elle peut exercer sur les investisseurs et les consommateurs. Refusant d’invoquer la morale pour modifier le comportement des firmes, peinant parfois à démontrer l’impact positif d’une politique de développement durable sur la performance de l’entreprise, c’est généralement sur le comportement des consommateurs et des investisseurs que les promoteurs de la responsabilité sociale s’appuient pour faire pression sur les entreprises. Se pose alors la question de l’intérêt des consommateurs et investisseurs à soutenir une entreprise socialement responsable ; je ne pourrai pas me prononcer pour ce qui est des marchés financiers, en revanche le consommateur apparaît peut-être comme le seul auquel on demande explicitement de considérer qu’agir de façon responsable et se soucier d’autrui doit se faire sans contre-partie (autre que se donner bonne conscience). C’est peut-être là qu’est le hiatus, que d’aucuns tentent alors de résoudre en invoquant derrière la figure du consommateur celle du citoyen… du monde.



(1) Une "Action concertée incitative" (ACI) est une forme de soutien attribuée par le ministère délégué à l'Enseignement supérieur et à la Recherche pour financer des projets de recherche scientifique.


(2)
La Responsabilité sociale des entreprises (RSE) est un concept dans lequel les entreprises intègrent les préoccupations sociales, environnementales, et économiques dans leurs activités et dans leurs interactions avec leurs parties prenantes sur une base volontaire.

La RSE est la déclinaison pour l'entreprise des concepts de développement durable, qui intégrent les trois piliers environnemental, social, et économique.
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(3) L'ISO (l'Organisation internationale de normalisation) est un réseau d'instituts nationaux de normalisation de 157 pays, selon le principe d'un membre par pays, dont le Secrétariat central, situé à Genève, Suisse, assure la coordination d'ensemble.
L'ISO est une organisation non gouvernementale: ses membres ne sont pas, comme dans le système des Nations Unies, des délégations des gouvernements nationaux.
L’ISO 26000 fournira aux organisations des directives harmonisées sur la responsabilité sociale, approuvées sur le plan international, inspirées des meilleures pratiques et dans la ligne des déclarations et conventions adoptées dans ce domaine par les Nations Unies et ses institutions spécialisées, en particulier par l’Organisation internationale du travail (OIT).
Copyright : cette définition est extraite de textes du site de
l'Organisation internationale de normalisation

(4) La norme SA 8000 est la première norme qui labellise les entreprises en fonction de leur responsabilité sociale, dans le même esprit que les normes ISO 9000 et ISO 14000, et sur la base des conventions signées par l'OIT, la Déclaration universelle des droits de l'homme et la Convention de l'ONU sur les droits de l'enfant. Les entreprises certifiées SA 8000 s'engagent à ce que leurs fournisseurs et sites de production partout dans le monde assurent des conditions de travail justes et éthiques.

Copyright : cette définition est extraite du site de l'Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie (ADEME)
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