Sciences Po CSO/CNRS CNRS

Entretien avec Sophie Dubuisson-Quellier

ANNEXE DE DOSSIER
Édité le 22 Décembre 2006

Sophie-Dubuisson-Quellier est chercheur au CSO. Elle travaille depuis une dizaine d'années sur l'analyse des relations marchandes. Depuis peu, elle s'intéresse à la manière dont les acteurs économiques, et plus particulièrement les consommateurs, envisagent des engagements politiques à travers leurs actes marchands.
Elle s'intéresse à des collectifs (associations de consommateurs, associations altermondialistes, associations anti-pubs, associations de producteurs et de consommateurs) qui cherchent à construire la responsabilisation politique des consommateurs et à organiser les conditions d'une délibération autour des manières de produire et d'échanger.
Elle a la responsabilité scientifique d’un projet financé sur
l’ACI (Action concertée incitative (1) et d’un projet financé sur le programme "Agriculture et développement durable 2005" de l’ANR. Ces deux projets se font en partenariat avec l’l'université de Liège et l’université d’Oxford.

====) En quoi l’apport de la sociologie ou plus généralement des sciences sociales, ainsi que la multiplication des groupements de recherche, comme celui que vous dirigez "Collectifs de consommateurs, questionnement social et consommation durable" (C3D) sont-ils essentiels pour le développement durable ?

De façon peut-être paradoxale, je proposerais de renverser la question : "Pourquoi le développement durable est-il essentiel pour la sociologie ?", c’est-à-dire pourquoi la sociologie a besoin de s’intéresser au développement durable. J’ai la conviction que le développement durable est actuellement un formidable moteur de diverses transformations sociales qui constituent précisément des objets pertinents pour la sociologie, un peu à l’image de ce que fut l’innovation dans le courant des années 80, mais de façon encore plus large. Je m’explique. Le développement durable, compris comme la volonté de prendre en compte dans le même temps des impératifs sociaux, environnementaux et économiques, obligent les acteurs à inventer de nouvelles façons d’être ensemble. Cela débouche donc directement sur des questions de gouvernance politique, pour saisir la manière dont sont inventés des moyens permettant à des acteurs dont les voix sont faibles (les précaires), diffuses (les consommateurs, la société civile) voire non représentées (la faune et la flore, les générations futures) de prendre part à des décisions collectives. Cela conduit également à des questions économiques, car les acteurs sont également conduits à repenser les grandeurs et les valeurs économiques autour de la prise en compte d’externalités ou d’aménités : comment calculer des choix économiques en prenant en compte la durabilité de leurs effets ? Enfin, cela débouche sur une ingénierie sociale dans laquelle les acteurs tentent de rendre compatibles des objectifs qui ne le sont pas toujours directement : comment promouvoir dans le même temps le commerce équitable et la nécessité de limiter le transport de marchandises à travers la planète. Ce que je veux dire ici c’est que le développement durable constitue un cadre empirique particulièrement fécond pour les sciences sociales.

====) Pourquoi le Centre de sociologie des organisations en particulier s’intéresse t-il à ce secteur et comment ces questionnements se développent-ils au laboratoire ?

L’une des spécificités du Centre de sociologie des organisations est d’articuler des dimensions qui peuvent être traitées ailleurs séparément. C’est particulièrement vrai des dimensions politiques et marchandes. Au CSO, on cherche à envisager l’action publique dans le sens le plus large possible, c’est-à-dire comme relevant à la fois des acteurs économiques (les entreprises, par exemple), des acteurs publics (l’État) et de la société civile (les associations, voire les individus). Le développement durable, justement, contribue à des formes d’associations inédites entre ces différents types d’acteurs. Par exemple, dans le projet C3D, nous nous intéressons aussi bien au commerce équitable, qu’à la promotion de circuits courts (circuits rapprochant producteurs et consommateurs). Ces différentes initiatives sont un vrai mélange de l’action de l’État (par exemple, à travers la réglementation autour du bio, de l’équitable ou celle autour de l’accès au foncier agricole), de l’action d’acteurs économiques, (des entreprises), de la société civile (à travers des formes d’implication très originales de consommateurs ou de groupes associatifs) et de structures parapubliques (les acteurs du développement agricole).

====) Est-ce le rôle des sciences sociales de participer à la prise de conscience collective, en matière de développement durable ?

C’est une question complexe, qui renvoie directement au rôle du sociologue dans la cité. Ce qui est certain, c’est qu’on ne peut prétendre aujourd’hui faire de la recherche autour du développement durable en occultant la contribution fortement prescriptive des savoirs issus des sciences sociales dans les dispositifs observés. Les acteurs, c’est particulièrement vrai par exemple des groupes associatifs que j’étudie et qui militent autour d’une consommation alternative et plus durable, lisent les travaux des sciences sociales et s’en inspirent. Un certain nombre de collègues sociologues sont également des militants. La frontière est poreuse et on ne peut pas faire de recherche en l’occultant. Ma position n’est pas militante et mes partenaires du terrain le savent. En revanche il est évident que nos échanges contribuent aussi, dans un sens comme dans l’autre, à des transferts de savoir.

====) En 2004, vous avez lancé un projet financé par l’ACI "Sociétés et cultures dans le développement durable" du ministère délégué à l’Enseignement supérieur et à la Recherche, et depuis 2005, vous êtes responsable également du projet ANR évoqué plus haut, pourriez-vous nous parler de l’avancée de vos recherches ?

L’idée directrice guidant ces deux projets est de mieux comprendre ce que produit la mise en place de nouvelles formes d’associations entre la production et la consommation autour d’objectifs attachés au développement durable. J’ai cité le commerce équitable et les circuits courts, on peut citer également le commerce éthique, la consommation responsable, la consommation modérée voire décroissante, les réseaux de distribution alternatifs tournées vers le bio, la réinsertion économique autour du maraîchage. Les initiatives ne manquent pas alors même qu’on a souvent tendance à classer la France au rang des mauvais élèves pour les Agendas 21 (2). Notre objectif est précisément de tenir compte de cette action publique diffuse, plurielle et fortement innovante autour de la consommation durable de comprendre la façon dont elle contribue à repenser l’économique et le politique, à partir du cadre du développement durable. Quelles formes d’échanges sont en jeu, avec quelles formes de médiations, quels équipements ? Quels modes de gouvernance sont institués, quelle démocratie est négociée ? Regarder ensemble ces différentes initiatives, ainsi que les démarches prescriptives qui les accompagnent nous permet précisément de répondre à ces questions. La plupart sont en réseau et participent de cette ingénierie sociale que j’évoquais. Il faut à la fois les traiter pour leurs spécificités et dans un cadre commun.

====) Et votre équipe ? De combien de chercheurs est-elle constituée et quels sont leurs profils ?

L’équipe permanente associe des sociologues de l’environnement reconnus comme Christian Deverre de l’INRA, Marc Mormont et Pierre Stassart de l’université de Liège, ainsi que des géographes de l’environnement autour de Sarah Whatmore de l’université d’Oxford. L’autre compétence du projet est plutôt articulée autour de la sociologie du marché et de la consommation, avec Claire Lamine de l’INRA, Ronan LeVelly de l’université de Nantes et moi-même. Deux doctorants sont associés à ce projet, il s’agit de Pauline Barraud de Lagerie qui travaille sur le commerce éthique et de Guilhem Anzalone qui travaille sur la prise en compte des valeurs citoyennes par le marché de la viande. Enfin, des personnes peuvent s’associer plus ponctuellement au projet, comme ce fut le cas d’Antoine Debure qui a travaillé sur les réseaux de consommateurs pendant un an ou encore d’étudiants en master de recherche "Sociologie de l'action : organisation, marché, régulation politique" de Sciences Po (réalisation d’une enquête sur les mouvements "anti-pub" et d’un mémoire sur les AMAP (3) en Béarn. Mais c’est aussi le cas de collègues à l’INRA, à l’université de Liège et à l’université d’Oxford. Enfin, nous nous mettons de plus en réseau avec les chercheurs qui travaillent sur des problématiques de "Sustainable Consumption" et de "Alternative Food Networks" au niveau français et international.
Parmi nos partenaires, il faudrait également évoquer les nombreux acteurs de terrain qui sont extrêmement coopératifs et disponibles pour nous, les collectifs que nous suivons, mais également les acteurs du développement agricole comme les CIVAM (Centres d'initiatives pour favoriser l'agriculture et le milieu rural) qui portent beaucoup ce type de projets.



Une "Action concertée incitative" (ACI) est une forme de soutien attribuée par le ministère délégué à l'Enseignement supérieur et à la Recherche pour financer des projets de recherche scientifique.


Agenda 21 : en 1992, lors du sommet de la Terre de Rio, 173 pays adoptent l'Action 21 ou Agenda 21. C'est une déclaration qui fixe un programme d'actions pour le XXIe siècle dans des domaines très diversifiés afin de s'orienter vers un développement durable de la planète. Ainsi, Action 21 énumère quelques 2500 recommandations concernant les problématiques liées à la santé, au logement, à la pollution de l'air, à la gestion des mers, des forêts et des montagnes, à la désertification, à la gestion des ressources en eau et de l’assainissement, à la gestion de l’agriculture, à la gestion des déchets.
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Qu'est-ce qu'une AMAP ?
Une association pour le maintien de l’agriculture paysanne (AMAP) est, en France, un partenariat entre un groupe de consommateurs et une ferme locale, basé sur un système de distribution de "paniers" composés des produits de la ferme. C’est un contrat solidaire, basé sur un engagement financier des consommateurs, qui payent à l’avance la totalité de leur consommation sur une période définie par le type de production et le lieu géographique. Ce système fonctionne donc sur le principe de la confiance et de la responsabilisation du consommateur.

Elle correspond à la "Community Supported Agriculture" (CSA) pour les pays anglophones.
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