Sciences Po CSO/CNRS CNRS

Selon Pierre Grémion, la période allant de mai 1968 à mai 81 constitue un angle mort des analyses de la société française. Son recueil d'articles Modernisation et progressisme. Fin d'une époque - 1968-1981 se propose d'y réfléchir.

ENTRETIENS // INTERVIEWS
Édité le 20 Mars 2006

Entretien avec Pierre Grémion, directeur de recherche émérite CNRS au CSO

L'ouvrage Modernisation et progressisme. Fin d'une époque - 1968-1981 rassemble des articles publiés dans diverses revues (Commentaire, Communisme, Esprit, Le Débat, Projet) ou dans des ouvrages collectifs. Ils ont été écrits sur une vingtaine d’années. Selon l’auteur, "quelle que soit leur date de publication, ils ont été nourris par, ils ont été orientés vers, une période déterminée de la vie publique, une période enserrée entre deux dates : 1968 et 1981", une douzaine d’années entre les tumultes des mois de mai et juin 1968 et l’arrivée de la gauche au printemps 1981. Ce recueil se propose de revenir sur cette période selon deux lignes d’exploration : dans la première partie "Pouvoirs locaux", sur les débats et les évolutions de la "décentralisation" entre l’échec du référendum d’avril 1969 et les lois dites "Defferre" lancées à partir de 1982 pour redessiner le périmètre entre l’Etat et les collectivités locales ; dans une deuxième partie, "Intellectuels du centre", les transformations intellectuelles affectant Paris sous la poussée des dissidences est-européennes et de la délégitimation du communisme. Un dernier article, rédigé après la signature du traité de Maastricht, s’interroge sur la valeur et l’avenir de l’Union européenne comme cadre d’une action collective pour un État français en retrait et une République fragilisée.


Le sommaire de l'ouvrage est consultable en bas de page


Dès les premières lignes de votre introduction, vous définissez cette période 1968-1981 comme "un angle mort des analyses de la société française". Cette définition de ces années vous est-elle venue à la relecture de vos écrits ? Pouvez-vous nous expliquer ce que vous entendez par "angle mort" ?

Plusieurs raisons m’ont conduit à caractériser ainsi cette période. Effectivement, cette définition m’est venue après avoir regroupé ces articles. Mais, elle est surtout le fruit d’autres réflexions. D’une part, cette séquence a été réellement négligée par les analystes de la vie politique, sociale ou culturelle. Elle reste, encore, en quelque sorte, une zone de l’impensé. D’autre part, par "angle mort", j’exprime mon refus d’adhérer à un discours dominant sur les interprétations de l’après 68, qui tend à affirmer que l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981, était déjà contenue dans les événements de mai 1968. Je considère que cette analyse est le reflet d’un finalisme à bon marché qui clôt tout débat. Au cours de ces treize années, toute une cohorte d’anciens "soixante-huitards", après avoir fait, d’une certaine façon, leur propédeutique, ont réussi brillamment dans divers secteurs, en particulier dans les médias et l’édition. Ils créent leur propre quotidien, Libération. Ils tiennent en main les clés de l’analyse de cette période et ont eu tout loisir de recomposer ce passé récent. Or, cette période mérite d’être analysée autrement, sous d’autres angles et à travers d’autres domaines (qui ne sont pas traités dans ce livre), comme, par exemple, celui de la recherche en sciences sociales. J’aurais souhaité que le titre de ce livre soit "Angle mort" avec en sous-titre la période concernée, comme pour tous mes derniers ouvrages, mais il en a été décidé autrement.

Ce qui vous fait écrire à la fin d’un de vos articles : "Qui nous informera sur nos informateurs" !

Cette génération 68, celle des soixante-huitards, a tenu la presse pendant plus d’un quart de siècle. L’angle mort, c’est aussi cela.


Vous ne traitez pas directement de Mai 68, mais cependant ces événements et leurs conséquences sont constamment évoqués. A vous lire, il y a un avant et un après 68 pour les différentes thématiques que vous abordez.

Non, je ne traite pas de Mai 68. C’est peut-être une des faiblesses de ce recueil. Mais je n’ai toujours pas trouvé de réponse à la question "Comment aborder Mai 68 ?". Si je ne suis pas un ancien "soixante-huitard", je ne suis pas non plus en opposition frontale par rapport à ce qui s’est passé. Mai 68 est, d’une certaine manière, un nœud de notre histoire récente. Je suis convaincu que "68" est une fracture importante dans la vie politique, sociale et culturelle de la France - nous y reviendrons certainement - alors que la "génération 68" a choisi de n’en retenir que la dimension culturelle. Mais je suis très gêné par le fait que les interprétations de ces événements soient aussi importantes que les événements en soi. Aussi, à partir du moment où vous tentez de proposer une analyse de ces événements, vous entrez dans le jeu de ces interprétations dont vous risquez d’être prisonnier. Dans l’un des articles publiés ici, je parle de Mai 68 "entre mystère et escamotage". Pourquoi ? Je suis parti d’un rapprochement entre le Dictionnaire des intellectuels français de Jacques Julliard et de Michel Winock où, dans la première édition, il n’y a pas d’entrée "Mai 68", alors que l’après-Mai est omniprésent, et d’un numéro du Débat, paru huit ans plus tôt, consacré à l’histoire intellectuelle de la France où l’on pouvait lire dans un texte de présentation "Le mystère 68", ce qui signifiait, selon les auteurs, que la surabondance des interprétations faisait partie intégrante de l’événement. On aurait pu espérer que, durant ce laps de temps, le mystère aurait en partie été dissipé. Il n’en a rien été. La "génération 68" a soigneusement scellé son interprétation construite de Mai 68 à travers la publication d’une profusion d’ouvrages s’autocélébrant. Il s’agit là d’un élément constituant de ce que j’appelle "l’angle mort". Entre "mystère et escamotage", vous avouerez que la tâche de l’analyste n’est pas aisée !


Même si vous avez une approche très nuancée de ces événements, vous en évoquez la violence déstabilisatrice et déstructurante. Ces quelques semaines ont-elles vraiment eu un tel impact ?

Je crois que nous avons oublié la violence institutionnelle qui régnait pendant cette période et par la suite. Nous sommes dans une période de ruptures profondes. De Gaulle s’en va un an plus tard, après l’échec du référendum d’avril 1969 sur la régionalisation et la participation. C’est quand même un tournant historique ! Et une déstabilisation profonde du politique. En fait, pour beaucoup de personnes aux affaires, très rapidement, le problème a été : "Que faire de ces événements ?". Un an plus tard, Jacques Chaban-Delmas essayera, avec son projet de "Nouvelle Société", de se greffer sur les belles idées du printemps. Cela ne durera que trois ans. Dans un domaine que je connais bien, celui de la sociologie et de la recherche en sciences sociales, la violence s’exprimait par des affrontements sérieux entre des courants contradictoires et nous ressentions un réel sentiment de déstabilisation.
N’oublions pas que "68" ne concerne pas seulement la France. Le phénomène a une dimension internationale qui touche la jeunesse universitaire des grands centres urbains des sociétés développées mais aussi celle des pays de l’Est avec le printemps de Prague qui se termine, tragiquement, en août 68, par l’invasion de la Tchécoslovaquie par les Soviétiques. Les "événements" n’avaient pas tout à fait le même sens à l’Ouest qu’à l’Est. Prétendre, comme le faisaient certains, au moment des faits, que la crise tchèque de 68 était du même ressort que celle que connaissait la France relevait d’un extraordinaire aveuglement et d’une méconnaissance de ce que recouvrait le soviétisme dans l’autre Europe.


Dans ce recueil, vous abordez des sujets aussi différents que la décentralisation, la dissidence est-européenne et ses conséquences sur la vie intellectuelle française ? Pourquoi ces choix ?

Ce livre est fait de facettes. J’aime bien ce mot. Chaque article est une tentative d’éclairage sur la période choisie. Je ne crois plus que l’on puisse faire de grandes théories générales. Ce qui explique que progressivement, mon travail a évolué et j’ai privilégié l’écriture d’articles à celle de livres. Mais derrière tous ces articles, il y a des recherches qui ont pris, parfois, la forme de livres.


Dans la première partie du livre "Pouvoirs locaux", vous abordez un thème qui vous est cher, celui de l’effritement, à partir de 1968, de l’une des grandes configurations collectives qui ont caractérisé la politique française depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, à savoir le mouvement de modernisation conduit et anticipé par l’État.

En effet. J’ai pu mener cette réflexion sur cette ligne de recherche dans le cadre d’un grand programme, dirigé par Michel Crozier, "L’administration face au changement", qui a donné lieu à plusieurs publications. C’est essentiellement à travers les évolutions du dossier sur la décentralisation entre l’échec du référendum d’avril 1969 et les lois dites "lois Defferre" à partir de 1982 que s’appuient ces textes. Depuis 1945, la France, tirant les leçons de la défaite de 1940, connaît un puissant effort de modernisation, conduit et anticipé par l’État et ses élites, entraînant un essor social de grande ampleur. Servir cet État modernisateur, c’est, pour la haute fonction publique, se mettre au service de la réforme sociale. A travers ce redressement national piloté par l’État, se met en place un système d’économie mixte conduisant à une social- démocratisation de la société. C’est l’un des paradoxes français, c’est l’État qui accouche d'une société social-démocrate en dehors de tout parti capable de porter le projet. Deux hommes exceptionnels incarnent ce volontarisme politique : Pierre Mendès France et Charles de Gaulle. Là, encore, nous retrouvons l’effet déstabilisateur de Mai 68. Mai 68 représente un désaveu des élites modernisatrices, en les délégitimant à travers une critique virulente de l’État. L’État est alors perçu plus comme un obstacle que comme un levier.


L’autre volet de ce recueil intitulé "Intellectuels du centre" est consacré, en partie, à ce que vous présentez comme "l’échec et la fin du pouvoir spirituel laïque exercé par les écrivains depuis le XVIIIe siècle".

On assiste, en effet, à la disparition du pouvoir laïque, spirituel de l’autorité de l’écrivain. Les milieux littéraires se désintègrent. Leurs relais vers la société se délitent et leur insertion dans la vie publique diminue. C’est aussi la période où l’on voit disparaître les grandes figures tutélaires du monde littéraire, Mauriac, Aragon et Sartre, de même que, les quatre grandes sociétés de lettres, où régnaient ces figures emblématiques. C’est au cours de ces mêmes années que les grands journaux littéraires cessent de paraître, Les Lettres françaises en 1972, puis Les Nouvelles littéraires, que les écrivains et les intellectuels sont de plus en plus absents des ondes radiophoniques sans parler de la télévision qui ne leur accorde plus aucune place. Les écrivains n’ont plus de tribunes où s’exprimer. Dans mon livre sur Jacques Nantet, j’ai essayé de montrer les derniers éclats de l’homme de lettres parisien. On peut espérer, en restant optimiste, qu’il ne s’agit que d’une éclipse mais durable.


Dans cette deuxième partie, vous abordez ce que vous définissez comme la "fin du progressisme structurant une vision du monde des intellectuels parisiens" avec l’émergence des dissidences dans les pays de l’Est entre l’invasion de la Tchécoslovaquie en août 1968 et la création de Solidarnosc en 1980 en Pologne.

Au début de la période concernée, la majeure partie des intellectuels étaient de gauche et qualifiés de progressistes. Ce monde s’organisait selon ce que j’appelle, une géographie progressiste à partir de trois piliers : du côté des communistes, Aragon et Les Lettres françaises – qui dominent le théâtre, l’édition et les milieux artistiques ; Saint-Germain-des-Prés avec Sartre qui constitue une principauté ; enfin, l’Éducation nationale avec les agrégés et les "khâgneux" en philo, en histoire mais aussi en géographie.
Ces courants progressistes vont être déstabilisés par les dissidences. Que révèle cette prise de parole de l’intérieur du système communiste ? Elle met au grand jour ce qu’est la réalité soviétique aussi bien en URSS que dans ses pays satellites et elle contredit totalement le discours dominant prôné par les écrivains et les intellectuels français de gauche depuis l’après-guerre.
Mais c’est la parution en français du deuxième ouvrage de Soljenitsyne, L’archipel du goulag , qui va entraîner un séisme sans précédent dans la vie politique et intellectuelle française à un moment où le Parti communiste est encore très influent et qu’il s’est engagé dans une dynamique d’union de la gauche avec les socialistes. Au-delà des batailles politiques ou médiatiques, la conséquence principale de la publication de cet ouvrage est l’acceptation, après des débats âpres, du concept de totalitarisme appliqué à l’Union soviétique, ce qui auparavant était absolument impensable. L’URSS est délégitimée. C’est un verrou qui cède, qui fait fondre en partie la barrière entre la droite et la gauche. Ce qui va amener la libération de quatre phénomènes étroitement liés et qui vont aboutir à une recomposition de la vie politique et intellectuelle : le déclin du Parti communiste, le discrédit du marxisme, l’essor de la philosophie politique et le désenclavement de la tradition libérale, qui permettra à Raymond Aron d’exercer un magistère moral pendant une dizaine d’années. Mais cette tradition libérale est très fragile. Elle ne survivra pas au second gouvernement de Raymond Barre. C’est l’une des deux transitions inabouties de cette période. Comme le sera, peu de temps après la transition vers le socialisme, trois ans après, l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981. Cette recomposition du paysage intellectuel parisien à partir de l’irruption de la dissidence a pour moi été un vecteur essentiel de mon travail durant plusieurs années.


Dans le dernier article de votre recueil postérieur à la période définie plus haut, vous écrivez "Entre l’État, l’Europe et la République, les relations se sont brouillées" et que l’on assiste "à une illisibilité croissante de l’espace institutionnel public". Pourriez-vous nous donner quelques explications ?

Je me suis intéressé à la question européenne à partir de mon travail sur la dissidence. Ce que l’on peut constater, c’est que tout au long de sa construction, l’Europe s’est faite en marge de l’opinion française sauf pour les agriculteurs. Les intellectuels y étaient plutôt opposés et le Parti communiste a derrière lui cinquante ans de lutte contre une Europe conçue au départ comme un rempart contre le communisme. Trois Europes se sont succédé depuis la guerre, celle des européistes, minoritaires en France ; l’Europe des échanges économiques ; enfin l’Union européenne. Quelle est la signification que peut prendre l’Europe, aujourd’hui, pour les élites et la société française où l’anti-libéralisme est dominant ? Quels peuvent être les valeurs et l’avenir de l’Union européenne comme cadre d’action collective entre un État sur le retrait et une République fragilisée ? C’est sur cette toile de fond d’une France fragilisée que se déroule le référendum de Maastricht. Le oui l’emportait faiblement, démontrant que l’Europe ne suscitait pas une adhésion forte. On vient de revivre un même scénario, mais plus radical, avec les résultats du référendum de mai 2005.


Propos recueillis par Elisabeth Kosellek



SOMMAIRE DE L'OUVRAGE

PREMIERE PARTIE


POUVOIRS LOCAUX

Chapitre 1 - Crispation et déclin du jacobinisme - (page 13)
Chapitre 2 – Régionalisation, régionalisme, municipalisation sous la Ve République - (page 35)
Chapitre 3 – Les associations et le pouvoir local - (page 51)
Chapitre 4 – Le chantier autogestionnaire - (page 71)
Chapitre 5 – L’échec des élites modernisatrices - (page 83)

DEUXIEME PARTIE

INTELLECTUELS DU CENTRE

Chapitre 6 – Culture, échanges, droits : Helsinki et la suite - (page 93)
Chapitre 7 – Le rouge et le gris. Les intellectuels français et le monde soviétique - (page 107)
Chapitre 8 – Regards sur la diplomatie américaine des idées pendant la guerre froide - (page 133)
Chapitre 9 – La réception des dissidences à Paris - (page 169)
Chapitre 10– Ecrivains et intellectuels à Paris
Une esquisse - (page 197)

TROISIEME PARTIE

L’ETAT, L’EUROPE, LA REPUBLIQUE

Chapitre 11 – L’Etat, l’Europe, la République - (page 237)





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