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François Dedieu, auteur d'une thèse en cours sur les catastrophes naturelles, revient sur la catastrophe provoquée par le cyclone Katrina.

ENTRETIENS // INTERVIEWS
Édité le 6 Octobre 2005

On peut imaginer que la tragédie du cyclone Katrina et ses conséquences ne pouvaient que retenir l’intérêt de François Dedieu. Auteur d’une thèse en cours intitulée « La gestion des catastrophes naturelles de l’alerte à la crise : le cas d’un territoire côtier français face à la tempête du 27 décembre 1999 », il a bien voulu répondre à nos questions.

Vous travaillez sur une catastrophe similaire à celle de La Nouvelle-Orléans, quelles leçons tirez-vous du cyclone Katrina ?

Ma thèse porte sur l’étude d’un phénomène comparable –la tempête de 1999-, toute proportion gardée, puisque les systèmes politico-administratifs américain et français sont très différents et que Katrina a dévasté un territoire bien plus étendu que dans mon cas d’étude. Malgré ces fortes différences, on retrouve des similitudes entre les deux catastrophes, surtout ce qui concerne la réaction des services de secours. Ainsi, ce qui me frappe, c’est que, comme en 1999 en France, malgré les mesures préventives prises avant le passage du cyclone, les secours ont quand même été dépassés. Les retards d’intervention des secours qui sont au cœur de la polémique post-catastrophe, peuvent s’expliquer par des phénomènes que j’ai pu moi-même observer : en fait, les dégâts engendrés par Katrina sont tels qu’ils créent une série de problèmes inattendus et particulièrement complexes à gérer surtout dans les premiers jours et ceux-ci renversent les champs d’intervention habituels. Je mentionnerai un simple exemple qui est tout à fait significatif : du fait de la rupture de la digue protégeant La Nouvelle-Orléans du lac Pontchartrain, les voies d’accès permettant d’évacuer les réfugiés de ce secteur étaient coupées. Les pompiers locaux ne disposaient pas des moyens nécessaires pour les évacuer. C’est donc la Marine qui a dû se charger des évacuations héliportées et maritimes grâce à son matériel amphibie. Mais ces différentes réquisitions et le déplacement de ce matériel spécifique prennent du temps puisque non prévus initialement. Dans le même registre, et comme en France en 1999, la centralisation de la décision du système fédéral américain se montre incompatible avec la rapidité d’exécution : on l’a vu au moment de la décision d’appliquer la loi fédérale contre les insurrections, qui est du ressort du président. Dans les premiers jours, constatant que la police de La Nouvelle-Orléans était dépassée, les gardes nationaux ne pouvaient intervenir sans cette autorisation. Sans le rétablissement de l’ordre public, les secouristes de la Croix Rouge ne pouvaient pas entrer dans la ville sans craindre pour leur sécurité et c’est pour cette raison qu’ils n’ont pu acheminer les vivres dans un premier temps, et ainsi de suite.

Le renversement des domaines d’intervention habituels entraîne donc des conflits tout au long de la crise entre les autorités locales, gouvernementales et fédérales, qui se renvoient tour à tour la responsabilité des « erreurs » commises. Par exemple, le gouverneur de Louisiane reproche au maire de La Nouvelle- Orléans de ne pas avoir appliqué correctement le plan d’évacuation d’urgence. Ce à quoi, ce dernier rétorque, qu’à son niveau, il ne disposait pas de des moyens nécessaires pour évacuer l’ensemble de la population de la ville. Selon lui, il lui aurait fallu plus de 2000 bus pour transporter la partie de la population restée dans la ville. Pour lui, une évacuation à cette échelle nécessitait l’appui logistique de l’Etat de Louisiane, ce qu’il n’a pas obtenu, etc.

Cela signifie-t-il que le système d'alerte n'a pas fonctionné ?

Si l’on se réfère à l’application de la procédure formelle, on peut soutenir l’inverse. Contrairement au Tsunami par exemple, où le système d’alerte fut totalement défaillant, le maire de La Nouvelle-Orléans a décrété l’état d’urgence et l’évacuation totale de la ville le 28 août, soit 48 heures avant la catastrophe. Contrairement à d’autres catastrophes plus soudaines, les cyclones ont un stade de formation très lent, ce qui permet aux prévisionnistes d’anticiper suffisamment tôt leur trajectoire. Cependant, ce délai d’anticipation prête à discussion puisque les météorologues avaient la certitude que Katrina était un cyclone de catégorie 4 (sur 5, le dernier stade) dès le 24 août. Cela repose le problème des frontières de responsabilité entre les différents échelons administratifs du système fédéral où le gouverneur de Louisiane K. Blanco, avant de donner l’ordre d’évacuation, attendait l’autorisation personnelle du président Bush.

Mais c’est surtout la mise en œuvre de l’évacuation de la population qui fut problématique, puisque environ 80 000 personnes sont restées dans la ville malgré les consignes d’évacuation. Une des conséquences directes du court délai d’anticipation de la catastrophe fut par exemple l’évacuation inégale des hôpitaux : les hôpitaux disposent de plans d’évacuation « internes ». Mais l’ordre d’évacuation étant émis 48 heures avant la catastrophe, certains n’ont pas pu mobiliser les moyens suffisants pour évacuer l’ensemble du personnel et les malades. Ces derniers ont donc jugé qu’il était plus risqué de transporter les patients dans des conditions précaires que de les garder dans l’hôpital malgré l’ordre d’évacuation. Concernant la population à proprement parler, ceci mériterait un examen approfondi. Mais quelle est exactement la part de ceux qui n’ont pas pu partir pour des raisons économiques ? Il semble évident que cette part est prépondérante, mais dans quelle mesure ? Au total, il serait intéressant de savoir combien de gens sont restés délibérément. Et, notamment, certains ont-ils anticipé les pillages ? Il y a des réactions de la population qui sont fondamentalement incontrôlables. Dès lors, les autorités doivent-elles systématiquement procéder à des évacuations forcées ?

Comment lisez-vous une catastrophe de cette ampleur ? S'agit-t-il des même thèmes que ceux que vous avez trouvés dans vos propres travaux?

Il y a effectivement un thème qui m’a particulièrement intéressé dans le cas de Katrina. Cette catastrophe a, en effet, surtout mis en évidence que la crise reproduisait les inégalités sociales ordinaires. On l’a vu dans la polémique concernant les défavorisés des quartiers populaires, parqués dans le stade de football de la ville. C’est également un des aspects que je souligne dans ma thèse : la gestion de crise occasionnée par une catastrophe naturelle et les priorités qui sont établies à ce moment, reproduisent, en grande partie, une série d’inégalités qui composent le temps routinier. Hormis les inégalités sociales, il s’agit, dans mon étude, principalement d’un traitement différencié des territoires défavorisés du fait de leur faible degré d’infrastructure. Bien que flagrant, cet aspect est d’autant plus important à souligner, qu’il est traditionnellement absent du traitement médiatique de la crise et surtout des retours d’expérience établis post-catastrophe.

Propos recueillis par Martha Zuber






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