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Sophie Dubuisson-Quellier, chercheur au CSO, se penche sur une nouvelle recherche : « La consommation durable »

ENTRETIENS // INTERVIEWS
Édité le 16 Septembre 2005

Sophie Dubuisson-Quellier, chercheur au CSO, se penche sur «La consommation durable»

Quel rôle les consommateurs peuvent-ils jouer dans le développement durable ? Cette question est au centre du projet intitulé « Collectifs de consommateurs, questionnement social et consommation durable », dirigé par Sophie Dubuisson-Quellier. Il fait partie des quinze projets (sur soixante-dix proposés)retenus pour un financement sur trois ans par le Programme « Agriculture et Développement durable » (Programme cofinancé par l’ARN).
Ce projet est mené conjointement par une équipe du CSO, une équipe de l'INRA d'Avignon, une équipe de l'Université d'Oxford et une équipe de l'Université de Liège. Les équipes s'attacheront à étudier les conditions de mise en place d'une consommation durable. Il s’agira d’abord d’analyser les discours des institutions (OCDE, UE, gouvernements ...), des scientifiques (sociologues, économistes, géographes ...), des associations (de consommateurs et de commerce équitable ou éthique), afin de mettre en lumière le cadre cognitif et prescriptif dans lequel s’effectue la promotion de la consommation durable. L’étude portera également sur les expériences concrètes impliquant producteurs, distributeurs et consommateurs.
Enfin, de ce projet pourra naître un module de formation - de niveau Master - sur « La consommation durable ».

Trois questions à Sophie Dubuisson-Quellier

Quelles sont les origines de ce projet ?

Je suis responsable d'un projet de recherche, depuis 2004, financé par l'ACI "Sociétés et cultures dans le développement durable" du ministère de la Recherche, et qui vise à décrire des formes d'actions collectives autour de modes de production et d'échanges alternatifs pour des produits alimentaires. Avec mes partenaires qui sont des sociologues de l'Université de Liège, une géographe de l'Université d'Oxford et des sociologues de l'INRA, nous regardons des circuits qui se veulent alternatifs aux circuits standard fondés sur l'homogénéisation des produits alimentaires. On regarde, par exemple, les petites associations locales, le commerce équitable, les échanges de paniers de produits bio, mais aussi ce que fait la grande distribution. En conduisant nos travaux de terrain respectifs, nous nous sommes aperçus du développement de discours et de pratiques autour de ce que l'on peut appeler une consommation durable. Nous avons donc monté une réponse à l'appel d'offres du programme "Agriculture et Développement Durable", cofinancé, entre autres, par l'ANR et l'INRA, avec un projet visant à analyser le discours cognitif et prescriptif autour de la consommation durable, mais aussi des pratiques concrètes, précisément dans ces circuits alternatifs.

Que recouvre le concept de consommation durable ?

La consommation durable correspond à l'inscription de pratiques de consommation dans le cadre du développement durable. C'est-à-dire qu'au fond, il s'agit de mieux comprendre les formes d'action des consommateurs eux-mêmes ou de tous ceux qui vont les représenter (comme les associations, mais aussi la distribution et les producteurs), qui sont porteuses d'exigences en termes de durabilité (sociale, économique ou environnementale) ou bien qui subissent des exigences de cet ordre-là. Cela revient tout simplement à remettre le consommateur dans la boucle du questionnement social autour du développement durable : comment s'exprime-t-il sur ces questions, ou plus profondément quelles formes d'intermédiation politique ou économique le représentent dans ces débats ? Si l'on prend le cas de la responsabilité sociale des entreprises, thème sur lequel porte la thèse de Pauline Barraud de Lagerie au CSO, on voit bien que cette question est régulièrement traitée par les fabricants, les distributeurs, les agences de notation, les associations de promotion du commerce éthique, comme une demande des consommateurs. Mais au fond, que sait-on exactement de la manière dont cette demande s'exprime, est relayée, traitée ? Pour ce qui concerne la consommation durable, l'idée est de comprendre ce que produisent ces cadres cognitifs, ces prescriptions sur la consommation durable et ces actions concrètes de consommateurs engagés avec des producteurs autour de l'organisation de circuits ad hoc, en termes de redéfinition des règles du jeu marchand et politique.

A votre avis, le sociologue peut-il aider à la mise en place d’actions favorisant la consommation durable ? Si oui, comment ?

Je ne suis pas sûre que ce soit bien là le rôle du sociologue. Mais il me semble nécessaire d'introduire de la sociologie dans les débats autour du développement durable, puisqu'il s'agit clairement d'un enjeu de société à long terme. Je pense également que la sociologie économique a quelque chose à dire sur cette question. En effet, le développement durable suppose de trouver des principes de croissance économique alternatifs à ceux que nous connaissons actuellement. En même temps, les termes des relations marchandes sont relativement fixés, à la fois dans les institutions du marché, mais aussi, fondamentalement, dans les pratiques et les dispositifs. On peut notamment s'interroger sur la capacité des circuits alternatifs que nous étudions à peser sur la réalité des relations marchandes. Ainsi, la portée des enjeux d'une consommation durable n'est pas la même selon les différents acteurs ; si, pour certains, il s'agit juste d'adapter les comportements des consommateurs aux trois objectifs de durabilité, "consommer mieux pour consommer durable" en quelque sorte, pour d'autres acteurs, la consommation n'est qu'un terrain d'action parmi d'autres du citoyen pour participer à une rédéfinition totale du jeu marchand et politique. Il est clair que toutes ces questions sont aussi des questions de sociologie.

Propos recueillis par Martha Zuber






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