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Sophie Dubuisson-Quellier nous parle de "La Quinzaine du commerce équitable" qui a eu lieu du 1er au 15 mai 2005.

ENTRETIENS // INTERVIEWS
Édité le 17 Mai 2005

Entretien avec Sophie Dubuisson-Quellier

La cinquième édition de la Quinzaine du commerce équitable a eu lieu du 1er au 15 mai. Les recherches de Sophie Dubuisson-Quellier concernent, entre autres, le commerce équitable. Parmi les publications récentes de la sociologue, nous citerons celui qu'elle a écrit avec C. Lamine (2004), « Faire le marché autrement. L’abonnement à un panier de fruits et légumes comme forme d’engagement politique des consommateurs », Sciences de la Société, n° 62, pp.145-168.


Cette manifestation, dont le but est d’informer et de sensibiliser le public à une autre manière de faire du commerce et également de consommer, semble avoir eu moins de retentissement en France que dans d’autres pays. Pourquoi ?

Je ne sais pas si l’opération a eu peu de retentissement en France, il me semble tout de même que les médias s’en sont fait l’écho. Les études montrent qu’en France, le commerce équitable jouit d’une grande notoriété, une notoriété certainement supérieure à la valeur que ces échanges représentent dans les activités commerciales. Les consommateurs connaissent l’existence de ces produits et se disent en général prêts à les acheter. Ce qui me semble intéressant, c’est le paradoxe qu’on observe entre la présentation assez lisse que les médias font du commerce équitable et l’existence de vifs débats non seulement entre les différents acteurs du commerce équitable, mais aussi avec la grande distribution et les pouvoirs publics. Il est finalement étonnant que les médias traitent le commerce équitable comme un « supplément d’âme » du marché, alors que fondamentalement aujourd’hui, les problèmes se posent en termes de délibération autour des règles du jeu de l’échange.

Vous travaillez sur des formes de commerce alternatives, comme les ventes de paniers de fruits et légumes biologiques ou les rapprochements entre producteurs et consommateurs. Est-ce qu’il s’agit de formes de commerce équitable ? Est-ce que cela marche ?

Justement, c’est l’un des points de débat au sein des acteurs du commerce équitable que de savoir si ces formes de commerce « relocalisées » sont ou non du commerce équitable. Certains des acteurs qui organisent ainsi des rapprochements entre producteurs et consommateurs, au Nord ou au Sud, essayent de faire valoir que ce commerce respecte les mêmes règles que celles du commerce équitable (équité et prix juste, circuits plus courts et plus directs, information sur les producteurs, soutien de formes d’agriculture respectueuses de l’environnement, etc.) et qu’à ce titre, il peut être considéré comme tel. Il ne m’appartient pas de trancher une telle question, mais il me paraît intéressant de considérer la façon dont ce débat se pose pour suivre les formes alternatives de délibération autour des manières de produire et de consommer. Quant à savoir si cela marche, la question est complexe. Précisément, parce que ces échanges se veulent alternatifs aux modes de développement économique en place, ils ne peuvent (ou plutôt ne veulent pas) être évalués selon les critères de la performance économique habituellement utilisés. En s’inscrivant dans une problématique de développement durable, les acteurs cherchent, au contraire, à défendre la durabilité de leurs pratiques comme fondement même de leur performance. Mais du point de vue de l’évaluation, tout reste à faire. Il y a alors deux façons de raisonner : soit on se base sur les modes d’évaluation actuels, et on résume alors ces pratiques à quelques échanges anecdotiques du point de vue de leur poids économique, soit on s’intéresse aux formes de délibération qu’elles mettent en jeu entre espace de l’offre et espace de la demande, et c’est cette seconde voie que je choisis dans mes travaux.

Depuis quelque temps, le débat principal sur le commerce équitable semble concerner celui de la distribution via les grandes surfaces, pourquoi ?

Oui, c’est effectivement l’un des points de débat, parce que précisément il cristallise toutes les dimensions de la question : le commerce équitable est-il ou non une forme d’échange alternative ? Pour certains opérateurs, le fait de commercialiser par la grande distribution est une façon de répondre non à cette question, dans la mesure où l’on recourt à un gros opérateur économique qui exerce un pouvoir de marché trop fort pour pouvoir être négocié, discuté, rééquilibré. Mais en réalité, c’est un point de débat parmi d’autres, comme je l’indiquais tout à l’heure. Aujourd’hui, le secteur du commerce équitable s’est redéfini et de nouveaux entrants interrogent l’hégémonie exercée par les acteurs historiques, la confusion entre marque et label de commerce équitable, la différence de droits entre associations et entreprises de commerce équitable. Je crois qu’on aurait tort d’aborder la question du commerce équitable uniquement sous l’angle économique et que la sociologie, tout comme les sciences politiques, a un grand intérêt à s’y intéresser en étudiant sa capacité à organiser un débat autour d’une redéfinition collective des règles de l’échange. Au CSO, nous nous intéressons de près à ces problématiques-là, à partir de plusieurs projets autour du développement durable.