Sciences Po CSO/CNRS CNRS

Enquêter en temps de crise.
Quelles transformations pour le travail de terrain ?

ANNEXE DE DOSSIER
Édité le 25 Juin 2020

Par Hadrien Clouet, Julie Madon et Julie Oudot


Les chercheur.e.s du CSO ont l'habitude de rencontrer physiquement les acteur.e.s et organisations sur lesquels ils.elles enquêtent. Observations directes et participantes, entretiens et discussions informelles, récolte de sources écrites ou passation de questionnaires requièrent très souvent une présence assidue sur le terrain. À l'heure de la crise sanitaire et du confinement, les conditions de poursuite des différents terrains dépendent des objets d’étude, mais également des temporalités du travail de chacun. C'est ce dont témoignent les enquêtes d'Hadrien Clouet, Julie Madon et Julie Oudot, post-doctorant et doctorantes au CSO. Le confinement soulève deux niveaux de questions, partiellement entremêlées. L'une s'attache aux reconfigurations des objets d'étude en temps de crise, tandis que l'autre, centrale dans cet article, concerne les enjeux méthodologiques de l'enquête de terrain en temps de confinement.

Les objets de recherche sont-ils modifiés par la période de confinement ?

La situation de confinement a apporté de nouvelles observations, relatives aux objets d’étude, et directement imputables à la période de confinement — période qu’il s’agit d’intégrer dans les recherches menées. Leur caractère provisoire ou pérenne fera bien sûr l'objet d'études ultérieures, qui informeront les recompositions du monde social en temps de crise. Mais elles renouvellent les questions posées par chacun.e des chercheur.es.

Hadrien Clouet a commencé son travail en tant que post-doctorant sur l'organisation du travail dans une régie publique de l'eau en janvier 2020. La période de confinement a eu des répercussions importantes sur les temps de travail des employé.e.s interrogé.e.s dans son enquête : tandis que certain.e.s employé.e.s voient une augmentation de leur durée quotidienne de travail salarié, dont ils.elles témoignent volontiers, d'autres parviennent à rationaliser leurs tâches ou à évincer des temps-morts, entraînant une baisse du nombre d'heures travaillées. En outre, les hiérarchies professionnelles internes à l'organisation ont été actualisées et, parfois, brutalement modifiées, en fonction du comportement perçu ou présumé des collègues durant la crise. L'héroïsation de certains, promis à de futures promotions ou gratifications, a pour corollaire la dégradation d'autres, dont les perspectives de carrière sont gelées par des supérieurs qui se déclarent déçus. La régulation des carrières par la crise sanitaire se concentre, en outre, dans les services les plus techniques et industriels, alors que les fonctions dites "de support" en demeurent largement préservées.

Julie Madon, pour sa thèse commencée en septembre 2018, enquête sur des individus qui se posent la question de prolonger la durée de vie de leurs objets domestiques. Sur son terrain, qui étudie leurs pratiques quotidiennes d’achat, d’entretien et de réparation, elle note que le confinement a renforcé, chez ses enquêté.e.s, une tendance à la déconsommation qu'ils.elles avaient déjà avant la crise. Pour la plupart des consommateurs.trices sur lesquels elle enquête, le confinement a permis d’expérimenter l’arrêt des achats habituels, en même temps que de redécouvrir des objets déjà présents au domicile et habituellement moins utilisés. Se pose la question d’un effet-rebond de la consommation, comme ce que l'on observe avec la queue devant les magasins de prêt-à-porter qui ont réouvert.

Enfin, Julie Oudot, qui a entamé une thèse sur les relations entre système assistanciel et marché de l’emploi par le prisme du dispositif du RSA, constate que la période de confinement a modifié les façons, pour les travailleurs.euses sociaux.ales, de gérer la relation d'aide et de suivi à distance d’un public fragile. Concrètement, cela s’est traduit par une reconfiguration de la relation entre professionnel.le.s et publics : alors qu'il est attendu de ces derniers qu’ils sollicitent les travailleurs.euses sociaux.ales à propos de leurs difficultés, le contexte de confinement a incité les professionnel.le.s interrogé.e.s à établir des listes de personnes jugées particulièrement vulnérables. L'enjeu a ainsi été de garder le contact, mais aussi tout simplement de “prendre des nouvelles”, selon leurs mots. En prenant une autre forme, l’entretien réalisé par ces enquêté.e.s a amené avec lui de nouvelles interrogations : comment faire le point sur une situation à distance ? comment évaluer les vulnérabilités (violences dans les familles, difficultés financières...) ? dans quelle mesure l'absence de visuel influence le contact avec le public suivi ? Ces questions nourrissent la réflexion relative à ce groupe professionnel étudié.

Quel impact le confinement et les mesures barrière ont-ils eu sur vos manières d’enquêter ?

La reconnaissance d'une pandémie de Covid-19 a imposé une réorganisation du monde social. La capacité du travail scientifique à rendre compte de ce monde social est également touchée. La crise a imposé d'actualiser à la fois les protocoles de recherche, les méthodes d'enquête et les activités scientifiques. Le passage en confinement et l'établissement de pratiques sanitaires d'urgence ont modifié le fonctionnement des institutions sociales et les actions légitimes ou légales. Ce faisant, ils ont bouleversé les moyens, pour les chercheur.e.s, de les approcher et de produire des résultats.

En premier lieu, certaines méthodes ont été écartées d'emblée. C'est le cas de la démarche ethnographique ou de l'observation directe des salarié.e.s, inenvisageable depuis mars. Hadrien Clouet a connu l'annulation des descentes prévues en égout ou de sa participation à des équipes de maintenance en 3x8, faute d'équipement de protection adéquat ou d'encadrement disponible. Le confinement a donc rimé avec le rétablissement d'une certaine distance entre enquêteur.trice et individus enquêtés, car ils.elles ne pouvaient partager leur expérience immédiate. Cette mise entre parenthèses du terrain ethnographique se retrouve chez Julie Oudot, qui a dû repousser sa présence au sein des premiers départements contactés, l’obligeant à revoir son protocole de recherche au moins temporairement. Les professionnels œuvrant dans le cadre du dispositif du RSA ont ainsi été régulièrement contactés — leurs coordonnées étant facilement accessibles via la hiérarchie, informée de l’enquête —, tandis que le public des allocataires du minimum social est apparu plus hors de portée en cette période de crise.

En parallèle, le confinement est l'occasion de mettre l'accent sur d'autres méthodes, plus adéquates au moment et transposables dans d'autres situations de crise similaires. Les enquêtes qualitatives en ligne, diffusables et traitables à distance, ont été privilégiées. Julie Madon a profité du confinement pour récolter des sources écrites en ligne, long travail qu'elle avait moins le temps d'effectuer lorsqu’elle avait, en parallèle, des immersions ethnographiques présentielles. Par ailleurs, deux semaines après le début du confinement national, elle a adressé un mail à une soixantaine d'enquêté.e.s pour récolter des récits volontaires sur leur vécu de ce confinement. Sans relance, elle a reçu une douzaine de réponses, étalées dans le temps, entre fin mars et fin mai 2020. Certaines ont donné lieu à un échange écrit, grâce auquel elle a approfondi certains points particulièrement intéressants. Cela étant, solliciter des témoignages écrits stratifie le public de répondant.e.s en faveur des plus disponibles et des plus proches de l'écrit. Cela entraîne également un dépérissement de certaines données, car des interviewé.e.s interprètent l'échange comme un questionnaire et reprennent les questions en répondant simplement par l’affirmative ou la négative, plutôt que par un texte développé. Pour autant, cela permet à l'enquêtrice de compiler des matériaux qualitatifs sur le rapport à soi, aux objets et au travail durant le confinement.

Habituellement, vous recourez beaucoup aux entretiens sur vos terrains respectifs. Avez-vous pu continuer pendant cette période ?

Avec la distanciation physique, les entretiens ont pris deux formes essentielles : l'appel téléphonique et la visioconférence. Alors que de son côté, Julie Oudot a privilégié la première option, afin de s’aligner sur les pratiques de ses enquêté.e.s, ses collègues ont diversifié les approches. Dans le cas d'Hadrien Clouet, la visioconférence s'est appuyée sur Teams car les professionnel.le.s auprès desquels il enquête sont censément équipé.e.s de ce logiciel, mais aussi parfois, via Zoom — en dépit des problématiques de cybersécurité — pour les individus qui n'apprécient ou ne maîtrisent pas Teams, ou encore via Skype pour les individus qui préfèrent recourir à un compte privé. Julie Madon a également utilisé Zoom et Skype selon les préférences de enquêté.e.s.

Quelles conséquences l’échange à distance a-t-il sur la prise de contact avec les enquêtés ?

La prise de contact avec les enquêté.e.s, pour planifier un rendez-vous pour un entretien, est modifiée par le contexte de distanciation physique. Alors qu’elle se faisait souvent de vive voix, en face à face ou au téléphone, elle s’est davantage faite par e-mail durant cette période. Un tel processus s'avère problématique à de nombreux égards. Pour la prise de contact, la distance physique oblige en effet à travailler méticuleusement le choix d’éléments de la recherche à mettre en évidence a priori, c’est-à-dire sans ne connaître véritablement ni les caractéristiques de ses interlocuteurs.trices ni leur environnement de travail pouvant faciliter l’interaction. D’ailleurs, contrairement à l’enquête ethnographique, le mail n’est pas individualisé ; il s’adresse souvent à une équipe de professionnel.le.s d’âge, d’expérience ou encore de trajectoires différentes.

Ainsi, l'écrit acquiert une importance renouvelée. Pour les premières entrées sur le terrain à distance, le mail de présentation de l’enquête impose d’être suffisamment précis — impossible de répondre directement aux questions de l’interrogé.e visé.e — mais également concis, au risque de faire fuir les personnes potentiellement intéressées. Dans le cadre de la relation de face à face et du bouche à oreille sur le terrain ethnographique, Julie Oudot présentait souvent son sujet à partir de mots-clés (« RSA », « bénéficiaires », « pauvreté »), qui amorçaient l’échange et invitaient chaque enquêté.e à être entendu.e sur ce qu’il.elle connaissait déjà du sujet ; à l’inverse, la forme écrite fige la présentation et empêche ces premiers échanges.

Ce recours forcé à l’écrit plutôt qu’au contact physique a également modifié la présentation de soi de l’enquêteur.trice. Julie Oudot l’a particulièrement noté. Alors qu’en situation de face-à-face, son statut de chercheure en sociologie se confondait avec celui de jeune femme de 24 ans, par mail, les indices dévoilant son identité sont plus limités : son nom bien sûr, son école de rattachement, à savoir Sciences Po via son adresse mail, ainsi que son statut de chercheure en sociologie qui explique et vient légitimer la requête. Finalement, sa personne, moins imposante que son statut ici, est peu exposée. Cette caractéristique vient ajouter, à la distance physique du confinement, une distance symbolique entre les enquêté.e.s visés et elle. Car si la distance symbolique disparaît souvent au fil de l’entretien téléphonique, notamment grâce à la voix qui vient incarner la recherche, elle éloigne des enquêté.e.s qui auraient pu être d’accord pour un échange en situation de coprésence sur le terrain. Ce point est d’autant plus crucial que la présentation choisie sur-sélectionne un certain profil d’enquêté.e.s se sentant suffisamment légitimes et compétent.e.s pour répondre à la demande.

Quel impact la visioconférence a-t-elle eu sur la temporalité des entretiens ?

À la précision fastidieuse de la prise de contact répond une imprécision accrue des temporalités d'entretien. Le confinement provoque une imprévisibilité aigüe, traduite par des annulations récurrentes au dernier moment, particulièrement concentrées sur le terrain d'Hadrien Clouet. Elles sont justifiées par la non-maîtrise des outils de visioconférence, les coupures ou le manque de réseau (téléphonique comme internet), les sollicitations impromptues des salarié.es en télétravail par des collègues ou des supérieurs. Dans certains cas, cela a conduit Hadrien Clouet à repousser les entretiens souhaités à un horizon plus tardif : certain.e.s salarié.e.s ont été enjoint.e.s de poser des congés ; d’autres ne disposaient pas d'espace intime et confidentiel chez eux.elles pour discuter (téléphone fixe au milieu du salon, poste informatique en concurrence avec d'autres usages plus urgents, enfants présents toute la journée au domicile…) ; d’autres, encore, ont connu une inflation de tâches qui a submergé les sollicitations ou les rendez-vous préalablement établis, voire, pire encore, les a conduit à accepter un entretien durant lequel ils travaillaient en parallèle, hors du regard de l'enquêteur.trice.

De façon symétrique, le temps de travail de l’enquêteur.trice peut aussi se retrouver transformé. Hadrien Clouet et Julie Oudot mènent habituellement les entretiens sur le temps et lieu de travail des enquêté.e.s. Si Julie Oudot a pu conserver les créneaux d’entretien habituels, Hadrien Clouet a vu son emploi du temps modifié : face à des enquêté.e.s en télétravail, les propositions d’entretien ont rapidement débordé hors des horaires conventionnels (le week-end, le soir…), déstructurant d’autant les temporalités laborieuses. De son côté, Julie Madon prend souvent des rendez-vous en-dehors des heures ouvrées classiques, suivant le temps libre des interviewé.e.s. Mais le chômage partiel de certain.e.s enquêté.e.s a pu libérer du temps pour effectuer un entretien en milieu de journée, par exemple.

Dans quelle mesure la conduite des entretiens en est-elle modifiée ?

Ces conditions particulières (intermédiaire numérique ou téléphonique, espaces-temps différents) affectent le déroulement des entretiens. Deux aspects peuvent être distingués : la fluidité de l’échange et la nature de la parole recueillie.

D’abord, l'intermédiaire du téléphone ou de l'ordinateur représente une barrière à un échange habituellement plus naturel, à plus forte raison lorsque les interlocuteurs.trices ne se voient pas. Les problèmes techniques, comme la latence ou le son médiocre, ne sont pas anodins. Ils affectent la qualité de la communication et, par là, la fluidité que tentent d’instaurer les chercheur.e.s dans l’échange. L'enquêteur.trice peut être amené.e à relancer de manière moins pertinente qu'habituellement et ses relances sont davantage susceptibles d'être perçues comme des interruptions par l’enquêté.e. Le contrôle de l’espace d’entretien, en outre, apparaît largement amoindri. Le passage des enfants hurlant dans l’arrière-fond, les protestations outrées des animaux de compagnie délaissés, les véhicules pétaradant dans la rue ou les bruits de cuisine sont incontrôlables et font partie des conditions dégradées d’entretien conduits depuis les domiciles respectifs.

D’autre part, dans le cas des conversations téléphoniques, la suppression du contact visuel modifie la manière de parler des enquêté.e.s, l’entretien étant réduit au langage verbal. La compréhension des gestes et des pratiques domestiques ou professionnelles en est limitée. Pas d’observation possible des interfaces de travail — sauf partage d'écran via Teams, accompli par une enquêtée avec Hadrien Clouet —, pas de mime ou de mimiques, pas de dessin... Cependant, pour Julie Madon, qui enquête sur le rapport à des objets matériels, l’absence de visuel accroît positivement la précision de la parole des enquêté.e.s. La conversation téléphonique, où l'enquêteur.trice n'a pas sous les yeux les objets dont parle l'enquêté.e, requiert davantage d'explicitation de la part de ce.tte dernier.e. Là où il suffisait auparavant à l’enquêté.e d’une vague désignation du doigt pour montrer de quel objet il.elle parlait, en l’absence de visuel, il.elle est amené.e à dépeindre l’objet en question. De même pour les gestes quotidiens, décrits plus en détails que d’habitude. D'autre part, Julie Madon a suggéré aux enquêtés de photographier leur intérieur pour en distinguer les évolutions, ce qui a transformé le dispositif de sociologie visuelle qu’elle avait commencé à mettre en place avant le confinement. Auparavant, l’enquêtrice prenait les photographies. Lors de ces entretiens à distance, les enquêté.e.s reprennent le contrôle, choisissent le cadrage et sélectionnent les objets montrés, ce qui informe sur leurs manières de considérer et de mettre en scène leur espace matériel.

Pensez-vous que la relation d’enquête a été changée par les modalités de l’entretien ?

Oui, ces conditions particulières exercent aussi un effet sur la relation d’enquête établie en entretien. Malgré les problèmes techniques susceptibles d'introduire une forme d’artificialité ou de gêne dans l’échange, le contexte de l’échange — une période de confinement inédite et partagée par tous — a pu instaurer, paradoxalement, une forme de proximité entre enquêteur.trice et enquêté.e. Dans ce cas aussi, les différences sont marquantes entre Hadrien Clouet d'une part, qui mène des entretiens formalisés portant sur le travail des enquêté.es, et Julie Madon d’autre part, qui tisse des relations plus intimes en explorant les espaces domestiques. Dans le cas d'Hadrien Clouet, l’entretien à distance entraîne une exposition supplémentaire aux enquêté.es : il a été amené à communiquer son numéro de téléphone portable ou son identifiant Skype, basculant dans une relation un peu plus proche que d’ordinaire avec les enquêté.e.s, qui le recontactent ultérieurement ou prennent des nouvelles via ces différents périphériques. Du côté de Julie Madon, habituée au contexte familier de l’espace domestique, les entretiens menés à distance ont également pris une saveur particulière. Contrairement à ses deux autres collègues, elle connaissait déjà les enquêté.e.s, car elle étudie plusieurs ménages dans la durée. Les échanges menés durant le confinement correspondent à ces points de suivi réguliers. Elle a donc expérimenté la différence entre l'entretien de vive voix et l'entretien à distance, face aux mêmes individus. Les échanges à distance ont rendu l'entretien parfois plus personnel. La situation se rapprochait davantage d'un dialogue entre deux connaissances qui se donnent mutuellement des nouvelles sur le vécu de cette situation inédite, qu'à la situation plus formalisée de l'entretien. L'éloignement du dictaphone et de la grille de questions, invisible aux enquêté.e.s, a pu jouer dans cette proximité. Ce dernier point est aussi expérimenté par Julie Oudot, qui a réussi à obtenir l’accord immédiat des enquêté.es pour qu’elle enregistre la conversation.

Le contexte d’entretien a eu un autre effet sur la relation d’enquête, en déplaçant les échanges du bureau au domicile. Pour Hadrien Clouet et Julie Oudot, qui interviewent des professionnel.le.s, l’entretien a pu s’apparenter à une forme de contrôle. Chez Julie Oudot, le contexte de l’entretien a parfois instauré une méfiance vis-à-vis de l’enquêtrice : les questions propres à la période de confinement ont appelé l’exposé des journées d’activité réalisées à distance et à l’abri relatif du contrôle de la hiérarchie. Une partie de la grille de questions dédiée à la crise et à ses effets a ainsi pu être interprétée comme une forme d’évaluation de la poursuite de leurs activités et pratiques, modifiant par là-même le statut du chercheur dans sa relation avec l’enquêté.e. Ces observations, marginales sur le terrain de Julie Oudot, ont été particulièrement vives sur celui d’Hadrien Clouet, qui note même une certaine peur, chez ses enquêté.e.s, d’être trahi.e.s vis-à-vis de leurs supérieurs ou simplement suspecté.e.s de fainéantise. Notons que pour Julie Madon, qui enquête sur la sphère domestique, la situation était là encore inversée : la plupart des enquêté.e.s en chômage partiel ont parlé librement de leur situation, adoptant souvent le ton de la blague, mettant en avant la joie de se voir libéré.e.s des horaires de travail habituels.

En somme, le déroulement de l’entretien par téléphone ou visioconférence peut, selon les contextes, amoindrir la fluidité des échanges ou instaurer une forme de proximité entre enquêteur.trice et enquêté.e. Dans tous les cas, il apporte des éclairages nouveaux sur les différents objets d’étude.




L'entrée du pays en crise pandémique et en confinement sanitaire a eu un impact sur les sciences sociales, au-delà des conditions d'emploi et de travail des chercheur.e.s. Les objets de recherche ont d’abord connu des déplacements importants, la situation inédite ayant immanquablement eu des effets sur les différents objets d’étude. Si ces effets ne sont pas nécessairement durables ni irréversibles, ils ont apporté avec eux d’autres questions, invité les chercheur.e.s à proposer de nouvelles analyses et reconfiguré au moins partiellement les protocoles d’enquête. D’autre part, les mesures en vigueur (confinement et gestes-barrières) ont impliqué une révision des méthodologies qui ont fait l’objet de discussions traduites dans l’article. Si certaines approches ont pu être conservées et privilégiées, d’autres ont été délaissées ou transformées. Concernant ce dernier point, l’entretien est un exemple intéressant dans la mesure où sa pratique, envisageable à distance, a été repensée selon des modalités souvent différentes. Les variations observées dans ces choix relèvent bien sûr des préférences individuelles de chacun, mais aussi des objets d’étude mêmes, des temporalités des enquêtes ainsi que des relations instaurées avec les enquêté.e.s avant la crise.

Cela s’est traduit par des effets concrets dans les résultats récoltés. D’abord en terme d’accessibilité : tandis que des enquêté.e.s ont été invisibilisé.e.s et difficilement joignables pendant la crise — les allocataires du RSA par exemple —, d’autres se sont révélé.e.s plus disponibles pour échanger. Ensuite en terme de relation d’enquête : la crise a contribué à la création d’un climat de confiance et de proximité dans l’enquête en milieu familial, mais a également pu introduire une certaine méfiance dans les enquêtes dans les sphères professionnelles. Pour autant, cette distinction mérite d’être nuancée puisque des différences peuvent être soulevées entre les deux terrains en milieu professionnel et, au sein d’un même terrain, selon les personnes interrogées. Enfin, les matériaux récoltés connaissent des transformations concrètes : des effets concrets ont pu être notés concernant les matériaux finalement récoltés : certains ont été appauvris, par le manque de proximité temporelle et spatiale, quand d’autres ont pu être enrichis, par la participation plus active des enquêté.e.s à la récolte des matériaux.


Article rédigé le 17 juin 2020

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