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Jeanne Lazarus : l’argent des ménages, un objet politique

ENTRETIENS // INTERVIEWS
Édité le 15 Novembre 2019

États-Unis, 2008 : des panneaux “For Sale” poussent aux portes de milliers de pavillons, devenant le symbole du surendettement - quasi forcé - des ménages. Mais la crise des subprimes, aussi scandaleuse qu’elle soit, cache une vérité plus durable : celle des foyers qui s’endettent pour se soigner, des étudiants empruntant pour payer leurs études et dont la dette équivaut aujourd’hui à 75% du PIB états-unien. Si, en France, l’État-providence protège encore de tels phénomènes, il n’en reste pas moins que la question se pose. Désireux d’y répondre, les pouvoirs publics mettent en place de nouvelles politiques de l’argent. Quelles sont-elles et que nous disent-elles de l’État et de la société ?
Analyse par Jeanne Lazarus, sociologue de l’argent, chargée de recherche CNRS au Centre de sociologie des organisations.

La financiarisation des ménages
Quand les banques ont ouvert leurs portes au grand public dans les années 1960 et 1970 en Europe du Nord, les produits proposés étaient peu nombreux, peu risqués et souvent garantis par l’État. La libéralisation des marchés bancaires a engendré un phénomène que les sciences sociales ont appelé la financiarisation de la vie quotidienne. Cette expression a été forgée dans un contexte anglo-américain pour décrire la complexification des produits financiers disponibles pour les ménages. Il désigne également le rapprochement des ces produits bancaires - épargne, crédit et moyens de paiement - avec le monde de la finance et avec ses soubresauts (1).
La financiarisation des ménages signifie tout d’abord que les banques jouent de moins en moins le rôle d’intermédiaire et d’amortisseur entre les particuliers et la finance. Elle désigne également le fait que l’argent des ménages est de plus en plus investi sur les marchés financiers. Mais surtout, la financiarisation des ménages est devenue le fruit de ce que Jacob Hacker a nommé le « risk shift » (2) : le recul de l’État-providence a conduit les ménages à devoir assurer individuellement des risques auparavant pris en charge collectivement.
De fait, ce n’est plus seulement pour leur consommation que les ménages s’endettent : l’individualisation de la prise en charge et de la planification des coûts liés à la santé, l’éducation et la retraite s’est souvent traduite par le recours aux prêts bancaires. Ainsi, l’endettement croissant des États-Uniens n’est pas lié à une consommation de produits de luxe, mais bien davantage au logement et à la santé (3). Nombreux sont les particuliers qui « re-financent » leur prêt immobilier pour payer des factures médicales, prenant ainsi un nouveau prêt hypothéqué sur la valeur de leur logement...


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