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Entretien avec Sylvain Brunier, nouveau chercheur au CSO

ENTRETIENS // INTERVIEWS
Édité le 11 Octobre 2018


Sylvain Brunier a réussi, au printemps dernier, le concours de chargé de recherche du CNRS. Il a rejoint le CSO au 1er octobre 2018.

"Je cherche à comprendre comment la surveillance spatiale s’impose peu à peu comme un référentiel commun pour les acteurs publics et privés de l’agriculture"





Après une thèse en histoire, vous rejoignez un laboratoire de sociologie. Qu'est-ce que vos collaborations avec des sociologues vous apportent ?

Ma thèse portait sur l’histoire des conseillers agricoles. Historien de formation, j’ai commencé à collaborer avec des sociologues en m’intéressant à la formation de ce groupe professionnel et à son rôle central dans la mise en œuvre des politiques agricoles d’après-guerre. Ce dialogue avec la sociologie des professions et la sociologie de l’action publique m’a conduit à être plus rigoureux dans ma manière d’analyser les processus historiques qui étaient au cœur de mon enquête de thèse, à me demander selon la formule consacrée, « de quoi mon cas était-il le cas ? ». En décrivant le travail de conseil comme une activité de prescription technique et de mobilisation politique, j’ai montré que les politiques de modernisation reposaient en grande partie sur un groupe professionnel intermédiaire, au répertoire d’actions inédit, avec ses propres valeurs et objectifs. J’ai ainsi proposé un nouveau récit de la modernisation de l’agriculture française durant la seconde moitié du vingtième siècle.
Ce souci du récit, de la construction narrative, m’apparaît comme un des points les plus intéressants et les plus spécifiques de l’approche historienne au sein des sciences humaines et sociales. Je serais heureux qu’il fasse l’objet d’échanges entre les historiens, les sociologues et les politistes du laboratoire, notamment dans le cadre de séminaires consacrés aux questions d’écriture scientifique. Le rapport à la construction de l’objet d’étude me paraît également être un point de discussion méthodologique intéressant : l’historien ouvre rarement de nouveaux « terrains », au sens où le font les sociologues. Il doit nécessairement composer avec des fonds d’archives parcellaires et faire preuve d’imagination pour circonscrire son objet à partir de cette documentation fragmentée.

Comment les politiques de modernisation agricole dont parle votre thèse sont-elles reconfigurées par la montée des critiques environnementales ?

Mes recherches actuelles portent sur l’émergence récente d’un nouveau projet de modernisation de l’agriculture qui promet de concilier méthodes d’exploitation intensive et limitation des dégâts sanitaires et environnementaux. Les différents acteurs qui soutiennent ce projet – administrations, organisations professionnelles, organismes de recherche et entreprises – s’appuient sur l’utilisation de plus en plus massive d’instruments de surveillance spatiale (satellites, capteurs, systèmes d’information géographique, etc.). Ces instruments permettraient par exemple d’ajuster les quantités de pesticides et d’engrais au plus près des besoins des plantes, d’anticiper les rendements, et donc les circuits de commercialisation, de mesurer les quantités de carbone emprisonnées par les plantes. Je cherche à comprendre comment la surveillance spatiale s’impose peu à peu comme un référentiel commun pour les acteurs publics et privés de l’agriculture, aux différentes échelles, de la gestion de la parcelle à la régulation du commerce international des denrées alimentaires.

Le recours à des outils de surveillance est-il nouveau ?

Les promoteurs de l’agriculture numérique insistent souvent sur la nouveauté radicale de leurs solutions techniques. Je propose de mon côté de replacer les différents usages de la surveillance spatiale de l’agriculture dans une histoire plus longue, qui remonterait au moins au début des années 1970. L’imagerie satellite a été utilisée initialement dans le contexte de la Guerre froide par l’administration américaine dans un but stratégique, pour anticiper les résultats des récoltes dans le bloc soviétique. De nombreux acteurs économiques se sont ensuite intéressés à ce type d’information pour se positionner sur les marchés mondiaux des céréales. Le travail de prévision des rendements à l’échelle globale fait même l’objet, depuis quelques années, d’une coordination par la FAO (l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture) pour tenter de limiter la volatilité des prix sur les marchés.
Aujourd’hui, les données sur les activités agricoles prolifèrent du fait de la multiplication des machines connectées et des capteurs en tout genre. De nombreux acteurs privés, souvent des acteurs puissants et anciens du monde agricole, investissent dans des start-up et des plateformes en ligne pour proposer de nouvelles prestations de recueil, de stockage, de mise à disposition et de traitement de ces données.


Ces données sont-elles entièrement aux mains d’acteurs privés ?

Les acteurs publics ont compris le potentiel de ces données depuis plusieurs décennies. Les instruments de surveillance spatiale sont par exemple au cœur de la grande réforme de la Politique agricole commune de 1992, qui impose l’individualisation des subventions aux agriculteurs. Le contrôle public de l’usage des terres repose sur la construction d’un système d’information géographique d’une ampleur inédite, combinant une cartographie dynamique de l’ensemble du parcellaire européen avec une base de données nominative des agriculteurs, et un outil de calcul et d’attribution des paiements. Ces systèmes d’information sont utilisés par les services administratifs et les agences de contrôle des différents Etats membres pour calculer et contrôler les montants des subventions attribués aux exploitants.
A partir du début des années 2000, l’application du principe d’éco-conditionnalité, qui récompense les pratiques vertueuses du point de vue de l’environnement dans le calcul des subventions de la PAC, ouvre de nouvelles perspectives à la surveillance spatiale pour intégrer des enjeux tels que la préservation de la biodiversité, la lutte contre le réchauffement climatique.
Ces instruments sont déjà au cœur des politiques agricoles et environnementales, mais ils pourraient prendre une place croissante dans les politiques sanitaires, avec le développement d’études épidémiologiques adossées à des systèmes d’information géographique, pour par exemple, mesurer les conséquences des expositions des riverains des terres agricoles aux pesticides.



Illustration : @Shutterstock





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Sylvain BRUNIER