Sciences Po CSO/CNRS CNRS

In Memoriam James G. March

HOMMAGE // TRIBUTE
Édité le 5 Octobre 2018

Décès de James March, un des pères fondateurs de la théorie des organisations.

Texte d'hommage de Erhard Friedberg, professeur émerite de sociologie à Sciences Po et directeur du CSO (1993-2007).



C’est avec une grande tristesse que j’ai appris la mort de James March, survenue le 27 septembre 2018, quelques mois après son 90 anniversaire. Il avait bien connu Michel Crozier, et j’avais eu l’occasion de le rencontrer une première fois en 1999, une deuxième fois en 2004, pour de longs entretiens filmés dans le cadre de mon projet « Les Archives Vivantes de la théorie des organisations ». Je me souviendrai toujours avec émotion de son accueil chaleureux, de sa gentillesse et sa patience à répondre à toutes nos questions, et à l’atmosphère amicale qu’il avait su créer à ces occasions.

Avec la mort de James G. March, la théorie des organisations perd un de ses pères fondateurs des plus prestigieux, emblématiques et féconds. Dans ses livres et innombrables articles publiés tout au long de sa vie, il a enrichi notre compréhension de la manière dont fonctionnent en réalité les organisations, en poursuivant et approfondissant inlassablement l’interrogation qui forme la trame de ses écrits : les problèmes et limitations que rencontrent les individus dans leur quête jamais achevée de l’intelligence dans leur action.

Le point de départ de cette interrogation est la réflexion sur les liens réciproques existant entre organisation et prise de décision : les décisions prises par les individus affectent (construisent) le fonctionnement des organisations, et réciproquement les caractéristiques des organisations structurent la manière dont les individus prennent leurs décisions. C’était l’apport fondamental du concept de « rationalité limitée » proposé dans Organizations (1958), co-écrit avec Herbert Simon, concept qui, sans qu’on en prenne immédiatement toute la mesure, a renouvelé de fond en comble notre manière de concevoir l’exercice de la rationalité dans et par les organisations.

Son deuxième livre, A Behavioral Theory of the Firm, écrit avec Richard Cyert en 1963 toujours au Carnegie Institute of Technology, approfondit les implications de ce concept et débouche sur une critique radicale du modèle microéconomique de la firme, notamment dans trois directions.
Premièrement, l’insistance sur le caractère procédural des décisions : celle-ci sont, pour l’essentiel, le résultat de l'application de règles, de routines, de « standard operating procedures » qui se sont installées dans l'organisation. Deuxièmement, la mise en évidence du caractère politique du fonctionnement d'une organisation : loin d'être unifiée, celle-ci est un champ d'affrontements entre des rationalités multiples, affrontements qui se résolvent par la constitution d'alliances, les « coalitions dominantes ».
Troisièmement et enfin, la notion de « organizational slack », qu’on pourrait traduire par « réserves dormantes ». Cette notion fait exploser la fiction du fonctionnement optimal d’une organisation : pour pouvoir fonctionner, permettre les négociations entre les parties prenantes et faire face à des évènements imprévus, les organisations ne peuvent se passer de
« réserves dormantes », ce qui veut dire qu’elles auront un niveau de performances sous-optimal. On peut comprendre pourquoi le management moderne n’a pas vraiment su exploiter cette piste pourtant de bon sens, tant elle va à rebrousse-poil des volontés d’optimisation qui caractérisent la pensée normale du management.

Après le passage à la côte Ouest des USA au milieu des année ‘60, d’abord à l’université d’Irvine où, parmi ses charges en tant que Dean of Social Sciences il a été amené à s’occuper aussi d’une « commune » formée par les étudiants, puis plus tard à l’Université de Stanford, March poursuit sa réflexion dans de nouvelles directions : l'ambiguïté fondamentale des contextes d’action et l'instabilité des préférences des décideurs.

Il en tire deux lignes de questionnement parallèles.
La première va relativiser l’importance des intentions dans l’action : pour lui, celles-ci comptent souvent moins dans la prise de décision que la rencontre fortuite de problèmes, de solutions et d'opportunités de choix. C’est la thématique développée dans « A Garbage Can model of Decision Making » ou « modèle de la poubelle », article provocateur écrit avec Johan Olsen et Michael Cohen, qui a acquis la réputation imméritée d'être une apologie du désordre alors qu’il ne s’agit que d’une réflexion sur des modalités différentes d’ordre comme J. March se plaît à le souligner.
La deuxième ligne de questionnement tire toutes les conséquences de l’instabilité des préférences, pour s’interroger sur leurs origines et leur lien avec l’action qui les génère au moins autant qu’elle est guidée par elles.
A son tour, cette interrogation débouche sur la question cruciale des apprentissages. Cette question est centrale notamment dans les derniers écrits de March et pourrait se formuler ainsi : Comment permettre aux individus comme aux organisations de découvrir de nouvelles préférences plus intéressantes et plus riches afin d’éviter leur « fermeture cognitive », ce que March nomme aussi les « pièges de la compétence ».

James G.March sur Youtube.


Il suffit de regarder la table des matières de Explorations in Organizations publié en 2008 pour se rendre compte qu’on aurait tort de vouloir confiner l’œuvre de March au champ étroit du management ou de la théorie des organisations dont il restera un des pères fondateurs. L’étude de la prise de décision dans les organisations, des liens entre rationalité individuelle et action collective est pour lui l’occasion d’ouvrir la réflexion avec pragmatisme, mais aussi avec l’humour et l’esprit de finesse qui le caractérisent, sur les questions fondamentales que les humains rencontrent dans leur coopération avec autrui comme dans leur quête de l’intelligence et d’un monde ordonné.

Comme l’a montré son cours sur le leadership dans les organisations devenu mythique, avec Jim March, nous avons perdu un penseur qui a su démontrer la fécondité et la nature heuristique de la réflexion sur les organisations pour la compréhension de la vie en société.

Erhard Friedberg



Quelques repères bibliographiques

J. G. March et H. A. SIMON (1958), Organizations, New York, Wiley (Trad. Franç.: Les Organisations, Paris, Dunod 1965)
R. M. Cyert et J.G. March (1963), A Behavioral Theory of the Firm, Englewood Cliffs, N. J., Prentice Hall.
J. G. March et J. Olsen (1976): Ambiguity and Choice in Organizations, Bergen Norway, Universitetsforlaget.
J. G. March (1988), Decisions and Organizations, Oxford, Basil Blackwell.
J.G. March et J.P. Olsen (1989), Rediscovering Institutions: The Organizational Basis of Politics, New York, The Free Press.
J.G. March (1994), A Primer on Decision Making, New York, The Free Press (with the assistance of Chip Heath)
J. G. March et Th. Weil (2003), Le leadership dans les organisations: Un cours de James March, Paris, Presses de l’Ecole des Mines de Paris.
J.G. March, (2008), Explorations in Organizations, Stanford, Stanford University Press (with introductory essays by Z. Shapira, D. Levinthal, J.P. Olsen, Mie Augier, Elle S. O’Connor)