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Entretien avec Olivier Pilmis sur la prévision macroéconomique

ENTRETIENS // INTERVIEWS
Édité le 18 Décembre 2017


« leur rôle n'est pas de donner par avance les chiffres de la croissance française en 2019. Cette tâche serait vouée à l'échec. Toutefois, on attend des prévisionnistes qu'ils indiquent les directions "probables" du futur »



Qui fait de la prévision macroéconomique en France ?

La prévision macroéconomique consiste à émettre un discours sur les évolutions des principales variables et des principaux agrégats macroéconomiques, comme le PIB, l'inflation, le taux de change, la consommation des ménages, etc., généralement à l'échelle d'un pays ou d'un groupe de pays comme la zone Euro, par exemple. Elle se distingue d'autres discours "au futur" sur l'économie, qu'il s'agisse de discours journalistiques, politiques, etc. qui ne sont pas de même nature, ne reposent pas sur le même type de savoirs, et n'ont pas la même finalité.
Ainsi définie d'une manière apparemment restrictive, il y a malgré tout beaucoup de prévisionnistes en France : leur variété est même surprenante. On trouve d'abord certaines institutions publiques, comme la Direction Générale du Trésor à Bercy, la Banque de France, l'Insee. On trouve aussi des acteurs privés, comme les principales banques, les grandes compagnies d'assurance, des fonds d'investissement, certaines très grandes firmes, etc. Des instituts de recherche, proches, selon les cas, du monde académique, économique, syndical ou administratif, et parfois au croisement de plusieurs de ces mondes, produisent également des prévisions macroéconomiques : le BIPE, l’OFCE, Coe-Rexecode, le CEPII, etc.
Bref, un grand nombre d'institutions qui ne sont pas toutes équivalentes. Elles se distinguent en particulier selon qu'elles produisent, ou non, également de l'information économique, qui sert de matière première aux prévisions économiques (ce qui permet de rendre compte du rôle central de l'Insee dans cet univers), mais aussi selon la taille de leur équipe de prévisionnistes – de quelques individus à quelques centaines.
Mais il faut également distinguer "faire des prévisions en France" et "faire des prévisions à propos de la France". Beaucoup de prévisions macroéconomiques concernant la France sont produites en dehors de l’hexagone par les homologues étrangers des institutions françaises (instituts de recherche, banques, compagnies d'assurance, etc.) mais aussi par des institutions internationales ou transnationales (BCE, Commission européenne, OCDE, FMI...). Il me semble important de garder en tête cette distinction parce que la localisation des institutions de prévision n'est pas neutre dans la manière de produire des prévisions, notamment en raison de la plus ou moins grande proximité avec les instituts de statistique publique. C’est notamment l’ambition du projet Infogouv, financé par le LIEPP que d’étudier la prévision macroéconomique au prisme de ces institutions.




Qu'attend-on des prévisionnistes ? Quel rôle joue la prévision économique ?

Contrairement à ce que l'on pourrait penser, et qui nourrit bon nombre des critiques à l'encontre des prévisionnistes, on n'attend pas d'eux une description exacte du futur économique : leur rôle n'est pas, par exemple, de donner par avance les chiffres de la croissance française en 2019. Cette tâche serait vouée à l'échec.
Toutefois, on attend des prévisionnistes qu'ils indiquent les directions "probables" du futur, qu'il serait possible de résumer dans un chiffre sans pour autant que la prévision s'y réduise. C'est tout l'enjeu d'une notion comme celle de "scénario", qui décrit l'évolution d'un ensemble de phénomènes économiques en les envisageant de manière systémique. Par exemple, en prenant en compte le fait que l'évolution d'une variable x va avoir un impact sur une autre variable, qui à son tour... En ce sens, la prévision est fortement associée aux enjeux de la décision et de l'action. On comprend, dès lors, que la prévision macroéconomique soit régulièrement internalisée, au sein de certaines administrations ou bureaucraties.
Ces décisions et ces actions peuvent viser à faire advenir la représentation du futur qui les fondent, ou au contraire à prévenir sa réalisation. Certains prévisionnistes peuvent ainsi se présenter, en entretien, comme remplissant parfois une fonction de lanceur d’alerte indiquant certains dangers à venir (créant ainsi les conditions de leur propre échec, puisque contribuant à faire advenir un futur différent de celui qu’ils avaient prévu). D’autres, au contraire empruntent davantage à un discours du type "prophétie autoréalisatrice". Dans tous les cas, l’évaluation du travail de prévision se complique.





Est-ce que la prévision économique est basée sur certains modèles/méthodologies qui font consensus, ou existe-t-il différentes écoles ?

La réponse la plus simple est peut-être "les deux". Généralement, on définit une bonne prévision comme répondant à des critères de "professionnalisme" (par exemple dans l’enquête de la BCE Survey of Professional Forecasters). Ce professionnalisme se manifeste dans l'utilisation d'une certaine méthode qui emprunte, a minima, les canons de la comptabilité nationale et, idéalement, la modélisation macroéconométrique.
Les prévisionnistes se distinguent en revanche par différents rapports à la modélisation. Le développement d'un modèle macroéconométrique (qui mobilise plusieurs dizaines, parfois plusieurs centaines de variables) réclame beaucoup de temps et d'efforts, si bien que seules les institutions disposant des effectifs les plus importants, souvent les institutions publiques, peuvent l'entreprendre. A défaut, un grand nombre d'institutions, se basent sur la réplication des cadres et notions de la comptabilité nationale, généralement sous la forme de tableurs. Toutefois, le monde de la prévision ne s'organise pas suivant une opposition simple entre les institutions qui utilisent un modèle et celles qui n'en utilisent pas. En effet, ces modèles se distribuent selon un éventail assez large selon leurs spécifications techniques (DSGE, VAR, ARIMA, QS/QD), etc.



Comment des faits non strictement économiques (comme des événements politiques type Brexit ou élections américaines) sont-ils intégrés par les prévisionnistes ?

Une des conséquences de la crise de 2008, et des critiques que les prévisionnistes ont dû affronter a été d'inciter à la modification d'un certain nombre de modèles macroéconométriques de manière à ce qu'ils intègrent un secteur financier qui, auparavant, était laissé de côté. Cette intégration pose néanmoins le problème des données et de l'information à partir desquelles former des prévisions.
C'est le cas également pour l'intégration d'autres phénomènes, comme les événements politiques – nombreux depuis 2016, entre le Brexit, les élections présidentielles française et américaine, etc. Les prendre en compte dans un exercice de prévision ne va pas de soi, comme le disent les prévisionnistes en entretien ou comme j'ai pu l'observer lors de réunions de prévisionnistes. Concernant les changements de politique économique, l'usage en prévision est de prendre en compte les mesures dès lors qu'elles sont votées. Cela permet d’éviter les simples effets d'annonce et de connaître les contours précis d'une mesure : coûts et recettes budgétaires, temporalités, populations visées. Bref, les éléments non-économiques sont pris en compte dès lors que leurs implications, ou leurs significations, sont "traduites" dans des termes économiques.
Je l'illustrerai avec l'exemple du Brexit. L'enjeu, pour les prévisionnistes, est moins d'anticiper correctement le résultat du référendum que d'en anticiper les conséquences. Celles-ci peuvent alors être de court terme, avec l'impact du résultat sur les marchés financiers ou le marché des changes ; mais aussi de moyen terme, autour du comportement prévisible de certaines firmes, qui pourront quitter ou renoncer à s’installer en Grande-Bretagne ; ou enfin de long terme, avec des négociations politiques autour du Marché commun européen.




Crédit photo :jijomathaidesigners/Shutterstock




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Olivier PILMIS