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Comment croire les experts ? par Olivier Pilmis

ANNEXE DE DOSSIER
Édité le 7 Octobre 2016



Malgré des prédictions parfois erronées, Cahuc et Zylberberg nous invitent à « faire confiance aux médecins et aux économistes qui s’appuient sur les connaissances reconnues par les communautés scientifiques » (p. 205). Or cet exercice de prévision est aussi affaire de croyances, comme nous l’explique Olivier Pilmis.



"Why did no one see it coming?", Elizabeth II aux économistes de la London School of Economics lors des premiers jours de novembre 2008


L’une des clés de compréhension de la controverse tient au rôle qu’il convient d’accorder aux croyances dans le monde économique, qu’il s’agisse de celles des acteurs économiques ou des économistes. Les débats qui se nouent autour des enjeux de prévision, dont P. Cahuc et A. Zylberbeg rendent rapidement compte, le manifestent avec une singulière clarté.

« Why did no one see it coming? ». La question posée de manière lapidaire par la reine d’Angleterre exprime tout d’abord la critique de la prévision économique qui (re)surgit à l’occasion des crises économiques, qui toutes déjouent les anticipations des acteurs. Le chœur des attentes déçues qui s’exprime alors rappelle avec force un premier registre de croyances, profane, en la capacité des sciences économiques à décrire correctement les performances futures des économies. Mais l’interrogation sur l’aveuglement des économistes et des prévisionnistes est alors celle d’une profane, fût-elle chef de l’État. La critique du « pouvoir prédictif » de la « science économique » ne trouve en effet pas tant son origine à l’intérieur de la discipline économique qu’en dehors ; elle est moins portée par des économistes, même critiques, que par des profanes, qu’ils soient spécialistes de la vulgarisation scientifique, journalistes ou responsables politiques.

Comme le rappellent avec justesse P. Cahuc et A. Zylberberg, cette idée fait peu de cas de la multiplicité des phénomènes à prendre en compte et de la multiplicité des canaux qu’ils empruntent. Toutefois, le parallèle dressé par les deux auteurs avec les « prévisions médicales » (« De la même manière, la médecine n’est pas capable de prévoir la prochaine grande épidémie et même s’il y en aura une. », p. 204) n’emporte la conviction qu’à deux conditions : d’une part, considérer que « la médecine » aurait pour ambition de prévoir les épidémies plutôt que, de manière plus simple mais tout aussi décisive, d’en traiter les conséquences une fois celles-ci déclarées ; d’autre part, exclure de la catégorie « grande épidémie » toutes les épidémies saisonnières, même de grande ampleur, comme la grippe, pour ne recouvrir que celles susceptibles d’être assimilées à des « chocs exogènes », similaires aux phénomènes de « cygnes noirs » - définis comme événements à la probabilité trop faible pour que les modèles courants les prennent correctement en compte, malgré leurs conséquences dévastatrices.


Un second registre de croyances, moins naïf, permet de comprendre la survivance d’un exercice de prévision pourtant régulièrement démenti, à partir du constat simple selon lequel l’action économique requiert que les individus s’accordent sur une représentation possible du futur, i.e. qu’ils partagent une croyance relative à un avenir qu’ils savent pourtant incertain. C’est aussi bien le cas d’entrepreneurs devant décider d’investissements que de ménages s’apprêtant à contracter un emprunt ou de pouvoirs publics préparant un budget qui suppose d’anticiper les recettes fiscales. Ceci soulève la question de la crédibilité d’une prévision, et notamment de sa temporalité : une prévision « correcte » mais « trop précoce », qui heurte donc les représentations solidement ancrées des acteurs économiques, explique à la fois l’incrédulité qu’elle rencontre dans un premier temps (son émetteur est alors assimilé à un « prophète de malheur ») et l’accumulation de prestige qu’elle favorise dans un second, une fois venue la confirmation (succèdent alors les figures de « Cassandre » ou du « visionnaire »). On peut à ce titre remarquer que l’exemple de Robert Shiller s’inscrit dans ce cadre, puisque P. Cahuc et A. Zylberberg lui prêtent une prévision de la crise financière de 2008… dès 2000. D’autres cas, omis par les auteurs, auraient pu être évoqués, comme celui de Nouriel Roubini ou Paul Jorion en 2008, jusqu’à Roger Babson en 1929 qui, tous, ont pu se targuer d’avoir annoncé bien avant leurs concurrents les crises à venir. À rebours, l’exemple de Raghumar Rajan, cité pour avoir correctement prévu (dès 2005) la dynamique d’éclatement de la crise des subprimes, soulève la question proprement sociologique à laquelle les auteurs ne prêtent pas attention des conditions pour lesquelles il n’a pas été cru ou entendu avant que la crise n’éclate. Plusieurs explications peuvent être mobilisées pour rendre compte de l’absence de crédibilité de Rajan en 2005 : certes un économiste ayant alors des responsabilités importantes au FMI, mais encore relativement jeune (il a alors 42 ans), de nationalité indienne et remettant en cause, par ses annonces, un pan des marchés financiers alors particulièrement florissant.

Enfin, un troisième registre de croyances est mis en évidence par les épisodes de crise. Ainsi, une crise comme celle de 2008 aurait marqué non pas l’échec du pouvoir prédictif de la science économique, mais la faillite d’institutions tirées de la théorie économique standard. En informant les croyances des acteurs économiques, celles-ci ont été au principe de pratiques ayant précipité l’éclatement de la crise. Le monde économique apparaît dès lors comme un espace social traversé de croyances justiciables d’une analyse empruntant autant à une économie d’inspiration keynésienne qu’à la sociologie classique d’un Durkheim ou d’un Weber. Ce « détour » par les croyances permet aussi bien de comprendre les comportements « moutonniers » sur les marchés financiers, que les prophéties autoréalisatrices, les phénomènes mettant en jeu la performativité des énoncés économiques que, il convient de le noter, les prédicats de la théorie des anticipations rationnelles.

Le projet que poursuivent P. Cahuc et A. Zylberberg, qui entend défendre la « vérité » et le « consensus » que des procédures académiques vertueuses permettraient de faire triompher dans le champ économique, s’accommode mal de la prise en compte des croyances, et les envisage comme le simple envers des connaissances (p. 14, p. 191), sans fondement (p. 214), assez proches finalement des fantasmagories (p. 216) ou des idéologies (p. 215). Cette appréhension exclusivement négative des croyances est au principe de leur traitement indifférencié, et de leur identification les unes aux autres sans autre forme de procès. Il convient au contraire de les distinguer, tant elles soulèvent des questions et des enjeux spécifiques.


Crédit photo : ©alphaspirit/Shutterstock​

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