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Comment crée-t-on le doute ? par Jean-Noël Jouzel

ANNEXE DE DOSSIER
Édité le 7 Octobre 2016



L’expression « négationnisme scientifique » était utilisée initialement pour décrire l’attitude des industriels du tabac face aux données relatives aux effets de leurs produits sur la santé. Elle est reprise par P. Cahuc et A. Zylberberg pour qualifier les positions de leurs adversaires, économistes hétérodoxes comme patrons de grands groupes. Jean-Noël Jouzel nous éclaire sur l’origine de cette expression et questionne son utilisation dans le domaine de la recherche en économie.



« La grande force de ces industriels a été de financer des recherches légitimes, mais qu’ils ont pu utiliser pour retarder l’adoption de mesures anti-tabac ou relativiser l’importance du tabac »


Pierre Cahuc et André Zylberberg utilisent la notion de « négationnisme » en se référant aux stratégies déployées par de grands groupes industriels pour nier les preuves de la dangerosité du tabac ou la réalité du réchauffement climatique. D’importants travaux historiques ont mis au jour ces stratégies et montré comment elles ont pu efficacement fragiliser des consensus scientifiques. Les auteurs du Négationnisme économique s’appuient notamment sur le travail de l’historien américain Robert Proctor pour assimiler les attaques que subit selon eux l’économie orthodoxe à une forme de négation organisée de la vérité scientifique. Ils rappellent qu’un mécanisme récurrent de production stratégique du doute par les industriels est la création de sociétés savantes pour donner un vernis de légitimité scientifique à leurs arguments en enrôlant, moyennant rétribution, des scientifiques à leurs côtés. C’est à cette aune que Pierre Cahuc et André Zylberberg jugent les sociétés savantes des économistes hétérodoxes et les think tanks que financent les patrons de grands groupes industriels pour influencer les politiques publiques en matière d’emploi.


Je n’ai pas enquêté sur l’économie hétérodoxe, pas plus que sur les politiques d’influence des patrons de grands groupes français, et je me garderai bien d’entrer dans le débat de fond qu’entendent ouvrir ces auteurs. Je me bornerai ici à préciser que la lecture qu’ils font des travaux de Robert Proctor est pour le moins partielle, et qu’elle dessert quelque peu leur argument. Robert Proctor ne montre pas seulement, documents d’archives à l’appui, que les industriels du tabac ont construit une stratégie d’enrôlement de savants afin d’alimenter des controverses artificielles sur la nocivité de la cigarette. Il avance surtout que la grande force de ces industriels a été de financer des recherches légitimes, mais qu’ils ont pu utiliser pour retarder l’adoption de mesures anti-tabac ou relativiser l’importance du tabac parmi les facteurs de risque de cancers broncho-pulmonaires. Robert Proctor montre ainsi que l’industrie du tabac a financé des travaux sur les mécanismes de cancérogenèse chez les rongeurs – question légitime d’un point de vue scientifique, mais qui a pu être instrumentalisée pour mettre en doute la possibilité d’extrapoler à l’homme des données toxicologiques provenant de tests sur des animaux de laboratoire. De même montre-t-il que cette industrie a encouragé le développement d’investigations sur d’autres facteurs environnementaux de développement du cancer du poumon, comme l’exposition à la pollution de l’air intérieur. Là encore, il est impossible de disqualifier a priori ces recherches comme une forme de négationnisme, mêmes si elles ont incontestablement donné des billes aux industriels du tabac pour relativiser les dangers de leurs produits.

En somme, le travail de Robert Proctor ouvre un questionnement central sur la frontière, parfois bien difficile à tracer, entre savoir et ignorance. Si les industriels du tabac s’en étaient tenus à une stratégie de corruption plus ou moins active de scientifiques, ils n’auraient sans doute pas pu aussi durablement entretenir le doute sur le lien entre tabac et santé. C’est d’abord en produisant du savoir qu’ils sont parvenus à produire de l’ignorance. À côté de cette stratégie subtile, celles que dépeignent Pierre Cahuc et André Zylberberg apparaissent bien grossières, et on doute fort que la création de quelques sociétés savantes suffise à fragiliser les résultats dont peuvent selon eux se targuer les économistes orthodoxes à l’ère du big data. Si ces résultats sont fragilisés, ce n’est pas, en tout cas pas seulement, en raison des attaques dont ils font l’objet, mais, sans doute, aussi du fait des limites inhérentes aux méthodes au moyen desquelles ils sont produits.

Crédit photo : @Krunja/Shutterstock

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