Sciences Po CSO/CNRS CNRS

Le big data est-il l'avenir de l'économie ? par Emmanuel Lazega

ANNEXE DE DOSSIER
Édité le 7 Octobre 2016



P. Cahuc et A. Zylberberg entendent soustraire à la discussion les résultats de recherches en économie basés sur une méthode expérimentale exploitant d’énormes bases de données numériques. Pour Emmanuel Lazega, cette méthode et ses résultats ne sont pas exempts de failles et méritent, comme les autres, d’être soumis à la discussion et à la confrontation.



« La multiplication d’énormes bases de données numériques permettrait à l’économie de devenir une "science expérimentale", ce qui mettrait bientôt fin aux discussions fondamentales ainsi qu’à la multiplicité des perspectives »


La violence du livre de Cahuc et Zylberberg ne provient pas seulement de l’utilisation du terme « négationniste » pour qualifier des travaux de collègues avec lesquels ils sont en désaccord. Le livre martèle auprès du grand public que la science peut se passer de débats théoriques et de postulats, qu’elle n’a plus besoin de justifier ses hypothèses. En effet la multiplication d’énormes bases de données numériques permettrait à l’économie de devenir une « science expérimentale », ce qui mettrait bientôt fin aux discussions fondamentales ainsi qu’à la multiplicité des perspectives, surtout critiques, et à la diversification des méthodes.

Cette méthode expérimentale consiste à essayer de contrôler le raisonnement causal en comparant les effets d’un traitement sur deux échantillons de population tirés au sort, dont l'un a été soumis au traitement, par exemple à une politique publique, et l’autre non. Cahuc et Zylberberg font croire que le tirage au sort, souvent impossible à pratiquer de manière autre qu’approximative, permet de décontextualiser les phénomènes et les résultats observés pour les généraliser de manière mécanique. Mais cette méthode pose problème du point de vue de cette généralisation des résultats et des modèles (validité dite « externe »). C’est d’autant plus le cas lorsque les énormes bases de données numériques sur lesquelles s’appuie cette « expérimentation » sont récoltées dans des conditions aussi peu contrôlées que peut l’être le ratissage mécanique sur internet et la privatisation croissante des données pertinentes – celles auxquelles les pouvoirs (Etats et grandes entreprises, par exemple) refusent l'accès. Les problèmes classiques rencontrés par les analyses secondaires de grands fichiers statistiques administratifs, c’est-à-dire des données utilisées à des fins souvent très différentes de celles pour lesquelles elles ont été rassemblées, deviennent ici ingérables.

La violence de ce livre est donc aussi celle d’une bureaucratisation de la pensée par effacement du travail de problématisation des phénomènes, par collecte de données à la louche, par analyse « presse-bouton » là où il faudrait au contraire multiplier les méthodes, et par interprétations en termes de « marche / marche pas ». Cette réduction de la démarche scientifique à une seule méthode, surtout si difficile à utiliser avec rigueur, n’a aucun intérêt autre que polémique. Elle ne vise qu’à disqualifier des travaux qui s’appuient sur d’autres méthodes souvent plus rigoureuses et mieux adaptées à l’exploration de réalités complexes – mais qui questionnent le bien fondé de décisions technocratiques et la transformation des sciences sociales en routines peu coûteuses, mais stériles et serviles. Elle illustre bien le rêve de l’église si bien organisée que représentent Cahuc et Zylberberg : que tout ressemble à un clou puisqu’elle ne possède qu’un marteau.


D'une certaine manière la publication de ce livre sera peut-être une bonne nouvelle. Le dérapage dramatique qu'il représente, avec l'utilisation du terme « négationnisme », expose un fait nouveau pour beaucoup : alors qu’ils occupent toutes les positions de pouvoir dans les revues médiatisées, les instances académiques, de nombreuses institutions de conception et d’évaluation des politiques publiques, etc., les orthodoxes paniquent. Le segment dominant de la profession d'économistes réalise peut-être que ses prescriptions de croissance ont contribué, et contribuent toujours, à mener le monde à la catastrophe. Il faut donc souhaiter que cette publication ait l'effet inverse de celui qu'escomptaient ses auteurs avec leur désir de salir et leurs leçons de méthode lyriques : montrer où mène leur arrogance et réorienter la science économique dans une direction opposée à celle qu'ils préconisent.



Crédit photo : ©alphaspirit/Shutterstock


>> Revenir au sommaire du dossier





INFOS CHERCHEUR(S)



Emmanuel LAZEGA