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Le compte-rendu du dernier petit déjeuner débat sur "Etre chômeur à Paris, Sao Paulo et Tokyo" est en ligne (essai)

AU JOUR LE JOUR // FROM DAY TO DAY
Édité le 20 Janvier 2014

Débat autour de l'ouvrage : Être chômeur à Paris, São Paulo, Tokyo, co-écrit par Didier Demazière, Nadya Araujo Guimarães, Helena Hirata, Kurumi Sugita, édité aux Presses de Sciences Po, février 2013.


Être chômeur à Paris, São Paulo, Tokyo :
quelles similitudes et quels écarts dans les situations ?


Retrouvez la vidéo de présentation de l'ouvrage : ici.



Les invités du débat étaient :

Vincent DESTIVAL, directeur général de l’UNEDIC,
Catherine HAAS, directrice territoriale déléguée Seine-et-Marne Nord de Pôle Emploi,
Didier DEMAZIERE, sociologue au CSO-Sciences Po, directeur de recherche au CNRS et co-auteur du livre.
Le débat était animé par Jacques FREYSSINET, professeur émérite de Sciences Économiques à l’Université de Paris I.

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COMPTE RENDU

Didier DEMAZIERE, co-auteur de l’ouvrage, rappelle d’abord l’objet de la recherche : en partant de l’hypothèse qu’il y a un décalage entre les indicateurs officiels standardisés et la réalité vécue du chercheur d’emploi, les auteurs ont cherché à comprendre les différentes manières de concevoir et vivre le chômage dans trois grandes villes du monde.
Les résultats de l’enquête montrent que la recherche d’emploi est partout une norme structurante du chômage, même si l’expérience du chômage varie avec les parcours biographiques et les caractéristiques sociales des chômeurs.
La condition de chômeur est également marquée par les cadres sociétaux dans lesquels elle est inscrite, par les institutions (publiques mais aussi familiales) et les normativités (formes de l’emploi, modèles du chômeur) spécifiques à chacune de ces métropoles.
A Paris le chômage prend la forme d’une insertion encadrée : le parcours des chômeurs et les récits qu’ils en font, sont jalonnés par des accompagnements institutionnels variés (formation, entretiens de conseil, bilans professionnels…) qui préparent à l’accès à des statuts d’emploi (y compris les contrats aidés) ou d’inactivité (associée à un revenu de remplacement).
A Sao Paulo, le modèle de référence de l’expérience des chômeurs est celui de la débrouillardise organisée : la faiblesse des supports institutionnels est compensée par l’inscription dans des réseaux de proximité (famille, voisins, quartier…) qui soutiennent une gestion plus collective du chômage et de la survie, autour de formes variées d’entraide, de dépendance, de subordination aussi.
A Tokyo enfin, le chômage est renvoyé à la responsabilité personnelle : il s’accompagne souvent d’un sentiment de honte et de stigmatisation, qui empêche de solliciter les réseaux d’interconnaissance, et les institutions publiques n’apparaissent pas comme des recours crédibles ou efficaces car elles sont dévalorisées..

Vincent DESTIVAL directeur général de l’Unedic, souligne la pertinence et l’intérêt du livre, qui étudie des comportements là où la plupart des ouvrages traitent la question avec des raisonnements purement économiques. Il insiste sur l’importance du phénomène de l’alternance et de la fluidité des situations.
En France, la frontière entre emploi et chômage tend à devenir de moins en moins nette, car une part sans cesse croissante des allocataires de l’Assurance chômage cumulent ou alternent ces deux situations.
Si le chômage représente une rupture forte pour la moitié des allocataires, il correspond pour l’autre moitié à des aller-retours fréquents entre chômage et emploi, voire à des combinaisons de chômage et d’activités réduites. Pour 70% d’entre eux, l’allocation de chômage est un soutien pour trouver un meilleur emploi. L’enjeu déterminant pour les demandeurs d’emploi n’est pas tant une question d’optimisation des revenus (l’argent) que leur capacité à maintenir un contact avec le marché du travail de manière durable.

Catherine HAAS, directrice territoriale de Pôle Emploi, retrouve dans le livre les différentes notions du chômage rencontrées dans sa vie professionnelle. Elle attire l’attention sur l’importance des trois points suivants : le phénomène récent de l’inscription au chômage des sexagénaires, la dimension collective du chômage qui apparaît lors de démarches effectuées en groupe, ou lorsque la solidarité, née d’anciens liens de travail ou personnels, continue de se manifester, remède à l’isolement, et enfin le lien désormais établi entre chômage et formation, celle-ci impliquant un coût et une reconnaissance.

Jacques FREYSSINET, professeur émérite, Université de Paris I, met en avant l’originalité méthodologique de l’ouvrage, née de l’impossibilité de mener une enquête selon les normes standard des comparaisons internationales. C’est le cas ici. Les auteurs acceptent dès le départ l’hétérogénéité de leur objet d’étude mais posent immédiatement des restrictions : leur choix se porte sur trois grandes villes (pas de zones rurales), et sur une population précise (jeunes, mères de famille en rupture d’activité, ouvriers accidentés, cadres avec carrière interrompue).
Ensuite ils définissent pour chaque ville les principales notions en jeu : définition de l’emploi (formel/informel, rémunéré/bénévole…), des institutions d’emploi, des idéologies dominantes et du sens que revêt l’épreuve du chômage. Ce dernier point fait l’objet d’une remarquable analyse des discours recueillis, pourtant exprimés dans trois langues différentes. Enfin, au lieu de la démarche classique d’analyse et de découpage des données qualitatives autour du classement en types, les auteurs identifient des pôles et situent les individus par rapport à ces pôles, parvenant ainsi à représenter la variété et les étapes progressives du changement.

Didier DEMAZIERE, en réponse aux questions sur la méthodologie employée, décrit, exemples à l’appui, les stratégies déployées pour définir les échantillons des chômeurs, entrer en contact avec ces derniers, et mener les entretiens. Sur chacun des trois terrains des options différentes ont dû être adoptées, pour s’ajuster à des spécificités. Dans cette démarche, les échantillons ont été ciblés sur quelques catégories, qui ont été définies comme révélatrices de certains rapports sociaux supposés opérant sur le marché du travail : plutôt que de comparer des hommes et des femmes par exemple, on a interrogé des mères, ayant des enfants en bas âge et ayant interrompu leur parcours professionnel, en considérant que ce profil condensait les spécificités des positions assignées aux femmes, et permettait donc de contraster les différences entre hommes et femmes.
Par ailleurs au-delà du poids des modèles normatifs, différents selon les métropoles, on a aussi observé des différenciations transversales, communes aux trois contextes. Par exemple c’est dans la catégorie précise des ouvriers que le modèle normatif (recherche d’emploi ou découragement) est le plus prégnant, et cela dans les trois territoires ; ou encore ce sont les cadres qui, dans les trois cas, se montrent les plus confiants en leur capacité à retrouver un emploi et se projettent le plus fortement dans un emploi futur. Ces différences qui résultent du parcours biographique des chômeurs tendent à être constantes dans les trois contextes étudiés, même si elles y ont une intensité variable et n’effacent pas les modèles normatifs sociétaux déjà décrits.

En réponse aux questions sur le chômage en France, Catherine HAAS évoque la volatilité des jeunes en situation de chômage (absentéisme, rupture de parcours) qui nécessite un accompagnement plus suivi.
Depuis peu l’aide institutionnelle a été fortement différenciée, avec l’objectif de la concentrer sur ceux qui en ont le plus besoin.

Vincent DESTIVAL évoque les stratégies adoptées face au chômage des seniors, l’évolution des CDD au cours des dernières décennies, puis souligne l’importance de connaître le comportement des chômeurs afin d’adapter au mieux la réglementation, et la nécessité de communiquer sur les règles de la façon la plus claire, simple et exacte.





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Didier DEMAZIERE