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Hommage à Michel Crozier, décédé le 23 mai 2013 : le CSO a perdu son fondateur...

HOMMAGE // TRIBUTE
Édité le 24 Mai 2013

Michel Crozier

Un moment de recueillement a eu lieu le vendredi 31 mai 2013 à 10h30, en l'église Saint-Séverin, Paris 5e.
Michel Crozier a été inhumé au cimetière du Montparnasse.


Paris, le 25 Mai 2013, Christine Musselin

Au-delà de la profonde tristesse que nous ressentons tous, nous lui sommes tout d’abord reconnaissants du formidable héritage qu’il nous laisse et que nous nous efforçons chaque jour d’enrichir et de développer au CSO.

Sa contribution intellectuelle à la compréhension de la société française à partir des années 1960 est considérable mais elle est aussi d’une redoutable actualité. Les analyses qu’il a développées dans La société bloquée (Seuil, 1970) ou dans On ne change pas la société par décret (Grasset, 1979) sont toujours aussi éclairantes pour décrypter la période actuelle.

Mais surtout, les avancées méthodologiques et conceptuelles qu’il a proposées dans Le phénomène bureaucratique (Seuil, 1964) et dans L’acteur et le système (Seuil, 1977), avec Erhard Friedberg, placent Michel Crozier parmi les rares sociologues qui ont ouvert de nouvelles voies, qui ont su sortir des sentiers battus et s’extraire de la pensée dominante pour offrir des perspectives innovantes.


Tous ceux qui ont eu la chance d’être formés à la sociologie par lui, et ils sont très nombreux, en France et à l’étranger, éprouvent de ce fait un sentiment de très grande perte. Nous nous souvenons tous de l’extraordinaire expérience que nous avons vécue et qui a, pour nombre d’entre nous, changé notre vie et, pour tous, a radicalement modifié notre façon de regarder et d’interpréter le monde qui nous entoure.

Michel, nous vous remercions au nom de tous pour ce que vous nous avez apporté.


Jakarta (Indonésie), le 25 Mai 2013, Erhard Friedberg

La sociologie française vient de perdre l'un de ses plus brillants penseurs. Michel Crozier a formé une génération de sociologues, ils se sentent certainement aujourd'hui comme nous, orphelins. Ils se souviennent du magnifique pédagogue qu'il a été, de l'infatiguable animateur qui a su créer un laboratoire de recherche particulièrement vivant et capable de se renouveler, le Centre de sociologie des organisations (www.cso.edu). Ils se rappellent - et sont attachés à ne pas l'oublier - que pour lui la compréhension d'une réalité passait avant tout par un travail de terrain. Il partageait sans réticence la jolie formule de son ami William Foote Whyte, autre grand sociologue de terrain qui déclarait: "J'ai toujours pensé que les gens sur le terrain ont bien plus de ressources que ce qu'imaginent leurs hiérarchiques*".

La dernière fois que nous avons rencontré Michel Crozier, en avril, nous avons eu le bonheur de pouvoir lui montrer le site que nous avions décidé de lui consacrer (www.michel-crozier.org). Il en a été très touché et visiblement heureux. Nous aussi. Notre travail ne fait que commencer - et malheureusement sans lui -, tant nous pensons qu'il est, plus que jamais, important de souligner la modernité de son oeuvre, et d'en comprendre toute la fécondité pour la lecture de l'actualité de notre société d'aujourd'hui.
*"I always believed that the fellow at the bottom had more on the ball than he was given credit for by the higher ups"

Voir aussi le témoignage de Erhard Friedberg sur le site "Michel-Crozier.org", www.michel-crozier.org, réalisé par l'association Les Amis de Michel Crozier.


Shanghai (Chine) - LI You Mei, Professeur de sociologie à l’Université de Shanghai

En souvenir de M. Michel CROZIER
Le 27-05-2013,

C'est avec une immense tristesse que j'ai appris le décès de M. CROZIER.

Je considère toujours que, pour moi, avoir été élève de M. CROZIER est l’un des événements les plus importants dans ma carrière professionnelle en tant qu’une sociologue. C’est avec cette expérience que j’ai pu avoir un développement très approfondi dans mes recherches scientifiques. Grand penseur et chercheur, M. CROZIER s’intéressait aux sources de force motrice des transformations sociales, a toujours eu des points de vue perçants face à des problèmes sociaux majeurs et était capable d’inciter ses élèves à y réfléchir au fond. En créant l’analyse stratégique des organisations, une approche à la fois innovante, prévoyante, profonde et efficace, M.CROZIER a apporté une grande contribution à la compréhension des phénomènes d’organisations dans la société contemporaine compliquée.

En 1986, lors d’une visite de mon professeur chinois, M. FEI Xiaotong, en France, il a rencontré M. CROZIER, alors Président de l`Association française de la sociologie. M.FEI m’a recommandée à celui-ci et grâce au soutien de M. CROZIER, j’ai pu avoir l’opportunité d`étudier à l`Institut des études politiques de Paris. Ainsi, venant de la Chine à peine ouverte et sans avoir un pré-requis suffisant en sociologie, je suis entrée a Sciences Po et au CSO pour commencer mes études de la sociologie des organisations créée par M. CROZIER. Bien que mes études fussent au début non sans difficultés, j’ai été dès le commencement attirée par le style de recherche de lui et de son équipe. J’ai beaucoup aimé l’ambiance de recherche de son équipe et les doctorants y faisaient des progrès très rapidement.

J’ai fait six ans d’études à Sciences Po et au CSO. L’approche que M. CROZIER a élaborée, l’analyse stratégique des organisations, basée sur l’étude approfondie des situations concrètes, m’a permis d’acquérir une vision et un moyen innovants pour connaître et analyser les phénomènes d’organisations des sociétés développées. Les œuvres de M. CROZIER, traduites et introduites en Chine il y a une vingtaine d’années, incitent constamment les chercheurs sociologues à lire et à relire. C’est la raison pour laquelle ses élèves continuent à s’attacher au dernier développement de la recherche du CSO. J’ai encore le souvenir tout frais de ces jours vécus auprès de M. CROZIER et au CSO qu’il avait dirigé, alors que ma soutenance de thèse a eu lieu fin 1994. Le cours sur l’analyse stratégique des organisations est déjà fait dans l`Université où je travaille, mais chaque fois que les recherches approfondies se mènent, avec mes collègues et mes élèves, je discute toujours comment rendre plus efficaces les outils d’analyse stratégique des organisations élaborés par M. CROZIER avec le CSO".

Voir aussi le témoignage LI You Mei sur le site "Michel-Crozier.org", www.michel-crozier.org, réalisé par l'association Les Amis de Michel Crozier


1er Juin 2013 - In memory of Prof. Michel Crozier - Liu Yuzhao, Professor of Sociology, Department of Sociology, School of Sociology and Political Science, Shanghai University

We were deeply grieved to learn of the untimely death of Prof. Michel Crozier. He will be remembered for many accomplishments at Shanghai University. He trained Professor Youmei Li in 1980s, who introduced the French discipline of the sociology of organizations to China. He has visited Shanghai University many times and has established a strong collaborative relationship between the Center for the Sociology of Organization in France and the department of sociology at Shanghai University. His famous and insightful books, entitled On ne change pas la société par décret, L’Acteur et le système and Le Phénomène bureaucratique, have been translated into Chinese and published in China by my institute. These books have been highly influential in Chinese academic society and have intrigued many studies on how different forms of cooperation are established and how social organizations and other less formalized systems of action are shaped.


Michel Crozier, la curiosité méthodologique, par Olivier Borraz, Erhard Friedberg et Christine Musselin, chercheurs au Centre de sociologie des organisations (Sciences Po-CNRS), Libération, 3 juin 2013

L’année 2013 restera marquée par le décès de quatre grands sociologues dont les œuvres ont contribué à notre compréhension des changements dans la société et l’Etat français après la Seconde Guerre mondiale. Après Robert Castel, Alain Desrosières et Raymond Boudon, Michel Crozier s’est éteint le 23 mai. Mais l’apport de Michel Crozier est singulier. Car c’est la manière même de faire de la sociologie qu’il a contribué à transformer. Il a défendu une posture intellectuelle, que l’on peut résumer par la curiosité. Sa démarche sociologique suppose une envie de comprendre, de pousser les portes des organisations pour en étudier le fonctionnement concret, d’aller sur le terrain étudier la mise en œuvre effective des politiques publiques, d’analyser les processus qui ont conduit à une décision, de saisir les facteurs qui facilitent ou bloquent le changement, de cerner la place réelle de l’Etat dans la régulation de la société française.

Loin d’une posture de la démonstration, de la dénonciation, cette approche suppose une grande ouverture d’esprit jointe à une curiosité insatiable. Elle donne toute sa place à l’enquête, ce patient travail de terrain fait d’entretiens avec les acteurs qui participent au fonctionnement des organisations, à la conception des politiques, à la régulation des marchés. Cette immersion dans le terrain suppose de la part du sociologue une grande modestie, une capacité d’écoute et un respect pour les acteurs avec lesquels il s’entretient. Elle est indispensable pour comprendre ce qui les motive et ce qui les fait tenir ensemble - ou les oppose. Cette démarche d’enquête se prolonge dans une posture d’analyse qui repose sur un parti pris philosophique : celui de la liberté et de la rationalité des acteurs. Il s’agit certes d’une liberté contrainte et d’une rationalité limitée, mais elles sont néanmoins réelles : les acteurs ont toujours le choix et ils ont de bonnes raisons d’agir comme ils le font. Le rôle du sociologue consiste à restituer les contraintes qui pèsent sur les acteurs et les raisons qui leur font prendre une décision ou adopter un comportement. Mais, à la différence d’autres approches en sociologie, cette analyse ne découle pas d’un cadre théorique préexistant ; elle s’appuie sur le croisement des données elles-mêmes. Bref, il s’agit de comprendre les processus qui conduisent la réalité à être bien plus complexe que les représentations qui en sont données - mais dont on peut rendre compte de manière claire.

La démarche de Michel Crozier a souvent été associée à une démarche d’intervention - généralement pour la critiquer. Il est évident qu’on ne peut la dissocier de son contexte d’origine, à savoir la France des années 60 et les réflexions sur la modernisation de la société et de l’Etat auxquelles Michel Crozier a contribué. La mise en évidence des effets pervers des organisations bureaucratiques, des raisons de l’échec de la réforme de régionalisation ou des blocages au sein de l’Etat ne pouvaient que conduire à concevoir des réformes allant dans le sens d’une plus grande autonomie laissée aux acteurs à tous les échelons et une plus grande modestie quant aux capacités de changer réellement la société française. Ce n’est pas un mystère que ces propositions n’ont pas été retenues, ce qui a conduit Michel Crozier à se tourner vers le monde des entreprises privées - avec là aussi des succès mitigés. Mais cette volonté constante d’améliorer la régulation de nos sociétés, le souci de faire prendre conscience aux dirigeants que les comportements de leurs subordonnés sont plus riches d’enseignements qu’ils ne l’imaginent, cette obsession de rendre compte de l’épaisseur des organisations face aux représentations plates de leurs dirigeants, et surtout le projet de reconnaître aux acteurs une plus grande autonomie sans déresponsabiliser le sommet, tout cela constitue des objectifs toujours d’actualité.

La démarche crozierienne se caractérise, enfin, par une très grande ouverture intellectuelle. Loin d’être un cadre d’analyse total, elle permet d’engager le dialogue avec d’autres approches méthodologiques, conceptuelles ou théoriques en sociologie, en science politique, en gestion voire en histoire. C’est ce qui a permis à Michel Crozier de laisser derrière lui une institution qui incarne cette ouverture. Le Centre de sociologie des organisations (Sciences-Po et CNRS), qu’il crée en 1964, demeure un laboratoire de recherche d’une grande vitalité et originalité. Il le doit aux principes de son fondateur : la primauté à l’enquête de terrain ; la formation à la recherche par la recherche, qui se traduit par la place centrale des doctorants dans le laboratoire et des méthodes pédagogiques qui refusent le dogmatisme ; la force du groupe, qui conçoit la recherche non comme un acte solitaire mais comme une démarche collective. Mais tout cela ne serait rien sans cette grande curiosité qu’il nous a apprise et sans cette conviction que nous partageons avec lui, à savoir que nos travaux peuvent faire avancer la compréhension de nos sociétés, mais aussi contribuer à les rendre plus justes.

Lire l'article sur le site du journal Libération, 3 juin 2013



Témoignage de Sean Safford, directeur du MPA (Master of Public Affairs)-Sciences Po et chercheur au CSO(orgtheory.net)

It has been a while since I have posted on orgtheory.net and sadly I am jumping back into the fray to announce the death of one of the great men of organizational sociology. Michel Crozier died last night in Paris. He was 91.

I moved to Paris two years ago to join the research center that Crozier founded, the Centre de sociolologie des organisations. The CSO is associated with the Institut d’Études Politiques de Paris (Sciences Po). Crozier also taught at Sciences Po for many years.

Crozier’s intellectual journey began, as mine did, with a study of the United States labor movement. But it was his 1964 book, The Bureaucratic Phenomenon, that established him as a major voice in our field. That book challenged (or maybe it is better to say, evolved) the Weberian view of bureaucracy. Before him, organizational theory focused largely on what we could see in an organizational chart. What went on behind that chart — the interpersonal relationships in which were embedded multiple, often contradictory systems of power — was seen as a distraction or, worse, something to be suppressed. Along with his contemporary, Alvin Gouldner, Michel Crozier brought these kinds of relationships into the light. This led Crozier to conclude that organizations limited actors as much as they enabled them; that organizations were not simply solutions to problems, they were problems to be solved too. Myriad schools of thought within our field have followed from this.

Moreover, as I have come to understand, the distinction that many of us Americans hold on to between "objective" social science and the messier "real" world of administrative control (and reform) holds much less sway here in France. Crozier was not "just" an academic. He was a critic and a crusader for changes in French society and beyond. It was from this side of his work that his student and collaborator, Erhard Friedberg, set the intellectual tone for Sciences Po’s Master of Public Affairs, of which I am now the Director. So I owe him not only an intellectual debt of gratitude, but an organizational one as well.

Bon voyage Monsieur Crozier. Reposez en paix.

Voir aussi les commentaires (dont celui de Howard Aldrich, Professor & Department Chair, Sociology, and Adjunct Professor of Management in the Kenan-Flagler Business School, the University of North Carolina, USA) sur le site de orgtheory.net



Témoignage de Stéphane Dion : "Une conception optimiste du pouvoir" (site "Michel-Crozier.org")

J'ai appris avec tristesse le décès de Michel Crozier. Comme tant d'autres qui ont eu la chance d'étudier avec lui, je ne saurais exprimer tout ce que je lui dois.
Je dirai simplement ceci : il m'a enseigné une conception optimiste du pouvoir. La voici en mes mots:

Le pouvoir est une relation propre à l'espèce humaine. Elle vient du fait que généralement, les sociétés humaines sont très peu programmées et laissent plutôt une grande marge de manoeuvre, ou mieux, une aire de liberté à leurs membres. On peut contraindre cette marge mais on ne peut jamais l'anéantir. Chacun est laissé dans l'incertitude du comportement des autres, d'où la nécessité d'établir des relations de pouvoir à tous les niveaux de la vie sociale. Si ce n'était de la réalité des relations de pouvoir, il n' y aurait que des rapports de domination-soumission.

En somme, le pouvoir naît de la liberté, et la liberté en société n'est possible que grâce aux relations de pouvoir. Voilà une pensée libérale sur laquelle je me suis appuyé depuis que Michel Crozier me l'a enseignée. Elle m'aide à comprendre et à agir. Elle m'a guidé comme sociologue et comme homme politique.

En tant qu'étudiant venu en France d'un pays étranger, je veux aussi témoigner de la profonde sollicitude de Michel Crozier et de son humanité. Il attirait à Paris des étudiants de tous les continents et se reconnaissait une responsabilité particulière envers eux. Il tenait vraiment à nous voir réussir dans nos recherches et dans nos carrières ultérieures. Il a d'ailleurs gardé le contact avec plusieurs d'entre nous.

Enfin, Michel Crozier, c'était aussi une équipe formidable, constituée aussi autour d'Erhard Friedberg à qui j'envoie une pensée amicale en ces moments difficiles.

Stéphane Dion
Promotion 1980 du Cycle de sociologie des organisations
Doctorat d'État sous la direction de Michel Crozier (1984)
Professeur de science politique à L'Université de Montréal (1984-1996)
Ministre du gouvernement canadien (1996-2005)
Député à la Chambre des Communes du Canada (1996 à ...)




Témoignage de Roland Lussey : "Nous avons eu de la chance, reconnaissons-le" (site "Michel-Crozier.org")

Non, il n'est pas mort. Il vit toujours dans les bureaucraties qui le prennent à témoin devant la lâcheté des hommes. Il vit dans la liberté qu'il nous a transmise. Il revit à chacune des interrogations que l'on formule à soi-même. Il est là, toujours aussi présent, quand le soir venu, entre amis, nous désirons parler de sociologie.

En octobre 1975, tandis qu'il indiquait aux étudiants que nous étions, la stratégie des ouvriers d'entretien au sein des ateliers de son cher Monopole, j'osais me ridiculiser devant mes camarades passifs en ouvrant mon coeur et en répétant haut et fort : "mais c'est génial, tout simplement génial" ! A cet instant précis, je savais qu'aucune opacité humaine ne pourrait plus résister à ce regard immédiat dans ce qui est. Je savais déjà que ma vie toute entière ne serait plus que l'infinie exploration de ces territoires nouveaux qu'il offrait à nos curiosités brouillonnes. Il nous offrait cette chance unique, celle de pouvoir exercer sans scrupule notre faculté d'intuition.

Il fut un Maître, nous étions ses élèves. Au bout de quelques années passées auprès de lui, je découvrais sa grande solitude. Elle ne se manifestait que par un curieux sourire. Je crois que, dans ces moments là, il ressentait tout particulièrement cette vérité première : il ne pourrait jamais expliquer aux autres tout ce qu'il avait vu ou tout simplement entrevu. En a-t-il souffert ?
Il eut, certes, des moments de déprime mais au fond de son coeur, je suis sûr qu'il était heureux de n'avoir jamais cédé à cet art triste et convenu que la communauté des sociologues s'efforçait d'entretenir, ne serait-ce que pour donner une petite chance de visibilité à leur médiocrité.

Il fut un créateur et pas seulement un découvreur, un génial assembleur de faits. Il aimait transmettre. Il aimait les audaces et s'en amusait. Il s'étonnait lui-même, tant il restait modeste, qu'en se servant de sa méthode, même maladroitement, nous puissions néanmoins mettre un peu de logique dans les réalités confuses que nous observions.

Ma peine ne date pas de sa disparition. Elle est née dès que sa vieillesse abîmée m'a retiré toute possibilité de contact avec lui. Je souhaitais tant lui dire mon amour et lui poser les questions que l'on ne se pose que tardivement.

Nous avons eu de la chance, reconnaissons-le.

Roland Lussey
Note de la rédaction du site
Ancien étudiant puis collaborateur de Michel Crozier, Roland Lussey a voulu et su transposer dans sa pratique de consultant les prémisses et les exigences de l'analyse sociologique des organisations. Roland Lussey a aussi mené plusieurs projets de conseil avec Erhard Friedberg en Belgique.



Témoignage de Dominique Desjeux (21 juin 2013)
(En savoir plus et voir la photo sur son site personnel : www.argonautes.fr)

Michel Crozier vient de nous quitter. On le voit ci-dessous au milieu de la photo, au CSO (Centre de Sociologie des Organisations, CNRS) en 1968-1969, rue Geoffroy Saint Hilaire (au Club Jean Moulin). Derrière lui, Jean-Pierre Worms à gauche sur la photo.

C'est son premier groupe d'étudiants pour lequel il avait créé une UV (Unité de Valeur) suite à son départ de Nanterre. Alain Touraine avait accepté que les étudiants intéressés par la sociologie des organisations puissent suivre et valident une ou deux UV en suivant des cours organisés par Michel Crozier et ses chercheurs dont Jean-Pierre Worms, Pierre Grémion ou Erhard Friedberg avec qui, entre 1969 et 1971, je ferai, sous sa direction, ma première enquête sur le corps des Mines (avec l’aide de Patrick Deguignet, ancien rapporteur à la Cour des Comptes, pour la partie statistique. Il est malheusement absent de la photo) et la politique industrielle de l’Etat.

Michel Crozier avait introduit des méthodes pédagogiques innovantes sous forme de séminaires où des professionnels de la recherche venaient expliquer leurs enquêtes en train de se faire. Il nous a fait lire des livres en anglais dont le fameux travail de Gouldner, Patterns of Industrial Bureaucracy, publié en 1954, même si notre anglais était souvent plus que moyen. Il nous a fait découvrir Street Corner Society de W.F. Whyte, Asiles de Goffman qui venait d’être traduit dans la collection de Bourdieu, mais aussi des auteurs comme Gélinier sur Le Secret des structures compétitives (1968), un livre de consultant en management qui traitait tous les problèmes de gestion des grandes organisations qui étaient en train d'émerger et que nous retrouvons aujourd'hui.

Sans utiliser le mot, Michel Crozier était inductif et empirique, ce qui correspondait à ce qui était en train d'émerger aux USA, et qui sera traduit en 2011, sous le nom de "théorie ancrée", dans le terrain, ou "Grounded theory". En 1969, je lui ai demandé comment on pouvait interpréter une enquête car je croyais que l'on ne pouvait pas comprendre la société en dehors des livres et des théories a priori, et il m'a répondu : "Mais justement, en faisant des enquêtes, en regardant la réalité". Observer, décrire, écouter puis modéliser a été la compétence la plus importante que Michel Crozier m'a transmise et qui m'a permis en arrivant à Madagascar de commencer immédiatement une enquête sur une grande organisation de développement rural et d’assister à l’émergence d’une des formes de la mondialisation organisée par le monde occidental.

Il m’a appris quelque chose que je croie encore central aujourd’hui que sont les relations de pouvoir et d’intérêt pour comprendre la plupart des phénomènes sociaux même si tout ne se ramène pas aux relations de pouvoir. Il m’a appris qu’il n’existait pas de société sans réseau social, sans institution, sans jeu d’acteurs collectifs. Il nous a transmis avec 15 ans d’avance une méthode micro-sociale interactionniste réaliste.
Je dois à Michel Crozier mon goût pour les enquêtes, mon souci de la quête du vrai et de l’exploration. C’est plus qu’une compétence intellectuelle, c’est une compétence humaine qui permet de sans cesse renouveler le sens que l’on peut donner à sa vie et de garder le plaisir de le transmettre. Merci Michel.

Paris le 21 juin 2013, Dominique Desjeux, anthropologue, Professeur à la Faculté de SHS-Sorbonne, Université Paris Descartes, PRES Sorbonne Paris Cité, CERLIS (CNRS), Directeur du diplôme Doctoral professionnel, consultant international


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Communiqué de presse de l'Elysée : Décès de Michel Crozier

INSHS(Institut des sciences humaines et sociales)- CNRS :
Disparition du sociologue Michel Crozier

Sciences Po : Hommage à Michel Crozier
Le CSO vient de perdre son fondateur

AFSP (Association française de science poitique) : Hommage à Michel CROZIER (1922-2013)

AFS (Association française de sociologie) : Hommage à Michel Crozier, par Christine Musselin

Institut de France - Décès de Michel Crozier
Académie des sciences morales et politiques : Michel Crozier (né le 6 novembre 1922 à Sainte-Menehould, Marne, décédé le 24 mai 2013 à Paris)- Voir aussi les rubriques : L’Académicien – Carrière – Œuvres – Travaux académiques

Site "Michel-Crozier.org" -Voir les hommages et les témoignages sur son oeuvre

SASE (Society for the Advancement of Socio-Economics) : Michel Crozier

Hommage à Michel Crozier, par Dominique Desjeux sur son site : www.argonautes.fr
Dominique Desjeux, anthropologue, Professeur à la Faculté de SHS-Sorbonne, Université Paris Descartes, PRES Sorbonne Paris Cité, CERLIS (CNRS), Directeur du Diplôme doctoral professionnel, consultant international , avait travaillé au CSO, entre 1969 et 1971, sous la direction de Erhard Friedberg, sur le corps des Mines (avec l’aide de Patrick Deguignet, ancien rapporteur à la Cour des Comptes, pour la partie statistique) et sur la politique industrielle de l’Etat.

Revues scientifiques

Hommage à Michel Crozier, sur le site de la revue Esprit (avec différents articles de Michel Crozier, parus dans Esprit)

Le sociologue Michel Crozier est décédé le 24 mai 2013. Proche d'Esprit dans les années 1950, il revient dans cet article sur son parcours, l'atmosphère intellectuelle de l'époque et ces "belles années" qui, pour lui, "furent en fait plus douloureuses et frustrées qu'éclatantes.

"Michel Crozier, ambitions et blocages de la réforme", par Pierre Grémion, Esprit, juillet 2013, n°7, p. 124-127


Lu et entendu dans les médias :

-Dans la presse nationale

Mort du sociologue Michel Crozier (Le Monde, 26-27 mai 2013)

Michel Crozier, "un pionnier du comparatisme" - Philippe d'Iribarne, sociologue et directeur de recherche au CNRS (Le Monde, 26-27 mai 2013)

"Le sociologue Michel Crozier est mort" (Le Figaro.fr avec AFP)

"Michel Crozier est mort" (Sciences humaines)

Société - "Mort de Michel Crozier, père de la sociologie des organisations en France" (Libération)

"Mort du sociologue Michel Crozier" (La Croix, 27 mai 2013)

"Décédé à 90 ans, le sociologue Michel Crozier laisse un riche héritage" (Le Point.fr, 30 mai 2013)

"Le legs de Michel Crozier à la sociologie des organisations", Les Echos Business, 31 mai 2013

"Michel Crozier, remarques sur un héritage", Le Cercle Les Echos, 13 juin 2013

"Hommage à Michel Crozier, mort le 24 mai 2013" - "On ne peut s'engager efficacement que si l'on est libre" (Mediapart, 25 mai 2013)

"Mort du sociologue Michel Crozier", Rue89 (25 mai 2013)


-Dans la presse internationale

Soziologe Michel Crozier gestorben, derStandard

Muere Michel Crozier, padre de la sociología de las organizaciones en Francia, Lared21 Mundo, Montevideo, 28 de Mayo, 2013.

Murió el sociólogo francés Michel Crozier, El Universal, 25 de mayo, 2013 (Caracas).

Michel Crozier obituary, The Guardian, Grande-Bretagne, 19 juin 2013


-A la radio ou télévision

Hommage au sociologue Michel Crozier, France culture, mardi matin 28 mai 2013, Les Idées claires de Philippe Manière (7h39)

La France est-elle bloquée ? France Culture, émission La Grande Table (1ère partie – Cause commune avec Le Parisien), 13 juin 2013, avec Thierry Borsa (Le Parisien), Philippe Manière et Christine Musselin (Sciences Po-CSO - En savoir plus
Sons diffusés :
- Archive de Michel Crozier dans l’émission "Le Grand débat" sur France Culture le 17 février 1997.

Mort de Michel Crozier, sociologue des organisations, Europe 1 (Flash Info, 25 mai 2013)

Décès du sociologue Michel Crozier, Culturebox







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