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Qui sont ces agences de notation ? Entretien avec Benjamin Lemoine

ENTRETIENS // INTERVIEWS
Édité le 26 Janvier 2012



Benjamin Lemoine, post-doctorant au CSO et à l’IFRIS, travaille sur le projet de recherche "Noter l’État. Sociologie de l’évaluation du risque financier souverain".
Il analyse notamment la montée en puissance du rôle des agences de notation dans la définition du risque souverain, des politiques et des décisions économiques.

Au regard de l’actualité, nous avons souhaité interroger Benjamin Lemoine qui a bien voulu répondre à nos questions.


Les agences de notation sont soumises à de vives critiques. Pouvez-vous nous rappeler leurs rôles et leurs fonctionnements ?

Les agences de notation émettent des notes qui sont la forme «objective» de «jugements» sur la qualité d’un emprunteur qu’il soit une entreprise, une collectivité locale ou un État. Ces évaluations sont utilisées par toute une série d’acteurs et, dans le cas de l’achat des titres de dettes publiques, par les créanciers, dits aussi investisseurs, qui consentent des prêts aux États. Il y a une ambiguïté quant au statut des notes que les agences produisent et rendent publiques.
En effet, les notes oscillent entre le registre de l’opinion et celui du fait.
D’un côté, notamment lorsqu’elles subissent de vives critiques, les agences se défendent de ne produire que des « opinions ». D’un autre côté, les autorités de régulation financière et bancaire utilisent ces notes en tant que «normes» de référence et instruments de mesure pour différencier qualitativement les créances détenues par différents établissements financiers. C’est cette dernière caractéristique qui confère aux agences un rôle institutionnel supplémentaire à celui, déjà conséquent, de prescripteur d’opinions sur les marchés financiers. Il faut rappeler que l’activité de notation souveraine ne représente qu’une partie du métier des agences qui se rémunèrent en grande partie en évaluant d’autres types de structures privées et publiques que les États qui lèvent de l’argent sur les marchés de l’emprunt.
Le principe de «l’émetteur-payeur» fait que ce sont les emprunteurs qui paient pour se faire noter, afin d’espérer lever de l’argent au taux le plus faible et se faire connaître sur les marchés. Mais peu d’informations publiques sont disponibles quant à la teneur exacte des relations qui lient les États aux agences de notation.

Quelles personnes y travaillent et sur quels critères font-elles leurs évaluations ?

Les personnes qui travaillent dans les agences ont reçu généralement une formation en économie ou en finance. Les agences valorisent fortement les profils d’experts qui ont pu bénéficier d’une expérience professionnelle dans une administration ou organisation publique nationale et internationale (Gouvernement, collectivités locales ou territoriales, OCDE, FMI, Banque mondiale, etc.).
L’attribution des notes repose sur la façon dont les agences identifient la probabilité de « défaut » de paiement d’un État sur sa dette. La meilleur note (le fameux «triple A») est attribué à un émetteur dont la probabilité de défaut est la plus faible.
Les évaluations de ce risque financier souverain reposent, d’une part, sur l’application à un cas précis de «critères» standardisés et, d’autre part, sur une décision collective prise au cours de comités de notation réunissant les experts spécialisés sur le pays donné ainsi que des responsables transversaux. Pour «statuer» sur la «qualité» financière d’un État, les experts des agences disposent de nombreuses informations publiques – les projets de loi de finance, les hypothèses de croissance des économistes de la place – et décident à la suite d’une «visite» et d’une série de rencontres avec les autorités gouvernementales d’un pays. La fixation finale de la note répond à un besoin d’objectiver – sur la base de critères fixes – la note pour échapper à l’accusation d’arbitraire ainsi qu’à la possibilité de jouer sur le temps de son attribution.

Pourquoi faut-il passer par ces agences pour évaluer un État ?

Le rôle et l’importance accordés aux agences de notation par les États sont liés à une configuration institutionnelle d’ensemble qui organise les relations entre Trésors nationaux, chargés de financer la dépense publique, banques centrales et marchés financiers. Il faut rappeler qu’à certaines époques, la notation souveraine était un fait secondaire.
Après la Seconde Guerre mondiale, le marché de la dette souveraine était faiblement développé et, particulièrement dans le cas de la France, l’État se finançait en grande partie par des mécanismes de trésorerie «hors marché», à travers les circuits publics ou semi-publics de collecte de l’épargne et de dépôts obligatoires dans les caisses du trésor. Le poids pris par la notation est inextricable du recours quasi-exclusif aux marchés financiers dans le financement des déficits publics.

Quelles peuvent être les conséquences d’une dégradation sur un État ?

A priori, les conséquences sont une augmentation du taux d’intérêt payé par un État pour se financer auprès des marchés financiers. Comme cela a été largement remarqué, les agences envoient, avant d’agir, une série de signaux qui préparent la décision de «dégradation». Les dégradations sont donc en grande partie anticipées.
Ainsi, la France après sa dégradation par Standard and Poors a pu continuer à lever de l’argent à des taux relativement peu élevés. Il existe enfin une interrogation sur le caractère «suiveur» des agences. Selon cette dernière hypothèse, les agences ne feraient qu’entériner des comportements collectifs déjà stabilisés sur les marchés.





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Benjamin LEMOINE